La gauche est largement majoritaire dans le pays au mi-quinquennat et elle se voit investie d’une mission : « reconquérir pleinement la confiance des français ». La droite reconnait contrairement au soir du premier tour des régionales que « la gauche a remporté ces élections » par la voix du premier ministre François Fillon qui assume « sa part de responsabilité» dans cet échec. En dépit, d’une participation accrue de cinq points par rapport au premier tour du 14 mars, l’abstention au second tour des élections régionales bat tous les records dans ce type d’élections avec 48,1% soit quatorze points de plus qu’au second tour des régionales de 2004.
De ces trois données objectives, la dernière est sans doute la plus préoccupante. Elle traduit certes les craintes engendrées par la crise économique sans précédent dont nous subissons et leurs retombées sociales – « c’est la cause principale de notre défaite » ont insisté en chœur, les porte-paroles de la majorité présidentielle. Mais tout autant, ces élections régionales ont mis au jour une crise démocratique et politique dont la responsabilité principale est imputée y compris au sein de la majorité présidentielle à Nicolas Sarkozy. Il reste donc à connaitre les conséquences que le président de la République entend tirer de ce qu’une Ségolène Royal revancharde présentait dès le soir du 21 mars comme « une défaite cinglante de la politique du président de la République ». Comme on pouvait s’y attendre, la réponse n’a pas tardé.
Un remaniement pour calmer
les ardeurs des anti-Sarkozystes de la majorité
L’Elysée a annoncé dès le lendemain du second tour des régionales un remaniement modeste e davantage « tactique » que « politique ». Il est marqué par l’entrée des trois nouveaux qui représentent les « frustrés » de 2007, les « chiraquo-villepinistes ».
François Baroin, ancien ministre de l’intérieur de Jacques Chirac en 2007 prend le portefeuille du Budget et de Georges Tron, un « villepinste » pur sucre devient secrétaire d’Etat à la Fonction publique sous l’autorité d’Eric Woerth qui quitte son poste du Budget pour celui de ministre du travail et de la fonction publique à la place de Xavier Darcos évincé pour cause de résultats calamiteux à l’élection régionale en Aquitaine.
Un ex-UDF du Nord, Marc-Philippe Daubresse nommé ministre de la Jeunesse reprend les attributions dévolues jusque là au haut commissaire aux Solidarités actives contre la pauvreté et à la jeunesse Martin Hirsch qui avait part de sa volonté de quitter le gouvernement après la mise en place du Revenu de Solidarité active (RSA). L’ancien président de l’association Emmaüs sera prochainement nommé président de l’Agence du service civique.
Manifestement le chef de l’Etat – contrairement à ce que souhaitait François Fillon qui a voulu présenter plusieurs fois la démission de son gouvernement qui lui a été refusée par Nicolas Sarkozy – le président de la République souhaite refermer au plus vite ce que les porte-paroles de la majorité présidentielle – à l’exception notable de Luc Chatel et Jean-François Copé – ont refusé volontairement de qualifier de « défaite » de la droite préférant parler eux d’une « victoire de la gauche ». En clair, le chef de l’Etat veut reprendre la main au plus vite. Il l’a fait dans un premier temps avec ce remaniement technique qui vise essentiellement à apaiser les esprits. Il a décidé de faire une ouverture tactique en direction de la droite « gaulliste » non –sarkozyste dans le but de couper l’herbe sous les pieds de son rival potentiel, Dominique de Villepin qui va se lancer, le 25 mars dans la course à l’Elysée et éventuellement rogner les ailes de Jean-François Copé, l’ambitieux président du groupe UMP à l’Assemblée nationale qui souffle alternativement le chaud et le froid avec un œil rivé sur 2017 voire le cas échéant sur 2012.
Un recadrage présidentiel indispensable
Le plus important reste le recadrage jugé indispensable des réformes Nicolas Sarkozy devrait présenter mercredi à l’issue du conseil des ministres les enseignements qu’il tire du vote – et de l’abstention massive - des Français aux dernières élections régionales qui ont placé la gauche (54,3%) dix huit points devant l’UMP, le parti unique de la droite (36,1%). Jamais n'a pu être constaté un tel écart depuis l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 ! Un seul exemple de l’étendue de la déroute : pour la première fois les Hauts-de-Seine, le département de Nicolas Sarkozy, le plus riche de France avec l’équivalent du budget de la Grèce à lui seul, est passé à gauche…
Comme il l’avait dit avant ces régionales, le chef de l’Etat n’a pas l’intention de changer de politique comme le lui demande Martine Aubry et le parti socialiste qui jugent que le remaniement du 22 mars « totalement hors sujet » alors que, selon eux, les Français attendent aujourd’hui « un changement de cap économique et social ». Au contraire, au soir du second tour, le porte-parole du gouvernement, Luc Chatel soulignait déjà que notre pays a besoin d’un cap. « Pourquoi changerait-il aujourd’hui ? Nous sommes au milieu du gué. Le pire serait de changer de cap » ajoutait, le porte-parole du gouvernement. Mais, Jean-François Copé qui a prévu de réunir les députés du groupe UMP le 23 mars au Palais Bourbon, dans une séance de recollection qui risque d’être particulièrement « chaude »et houleuse, insiste sur la nécessité de « revenir » aux fondamentaux et de fixer les priorités pour 2010.
De ce point de vue une indication est fournie par un sondage CSA sorti des urnes sur les souhaits des Français. En premier lieu, ils voudraient à une majorité de 54% que Nicolas Sarkozy change de style et adopte une attitude plus « présidentielle » c'est-à-dire que le chef de l’Etat fixe des caps à suivre. Car dans leur majorité – et c’est le principal enseignement de ce sondage – les Français souhaitent à 58% que les réformes annoncées se poursuivent (33% seulement voudraient qu’il ralentisse alors que 28% se prononcent pour le maintien du rythme actuel et 27 pour une accélération. « On ne perd jamais quand on défend ses convictions » a déclaré François Fillon au soir du deuxième tour des régionales en laissant ainsi entendre que les réformes allaient se poursuivre jusqu’en 2011.
Les priorités porteront comme prévu en 2010 sur la réforme des retraites et la réduction de la dette. Cela promet de sérieuses confrontations avec la gauche politique et syndicale. Les socialistes refuseront l’abrogation de la retraite à 60 ans comme l’a confirmé le responsable du projet PS pour 2012, Pierre Moscovici sur France 2. Le gouvernement n’a pas l’intention de lever le pied sur la réforme territoriale qui devrait être examinée en mai par les députés même si des incertitudes demeurent sur le mode de scrutin des conseillers territoriaux et la nouvelle répartition des compétences entre collectivités. En revanche, la taxe carbone paraît devoir être repoussée après juillet. Xavier Bertrand a précisé le 22 mars sur France-Inter qu’elle avait une vocation « européenne »vis-à-vis des pays tiers. Exit donc dans l’immédiat sa mise en œuvre uniquement dans notre pays.
Les revendications de justice sociale et les économies budgétaires
Dans l’immédiat, le gouvernement devra trancher sur le sort réservé aux chômeurs en fin de droit dont la situation sera examinée le 22 mars à Bercy. Même si l’ancienne ministre Christine Boutin demande au gouvernement de faire en sorte d’assurer « « à tout le monde de ne pas tomber dans l’extrême précarité », le président de la République et le premier ministre doivent aussi prendre garde à ne pas desserrer les cordons de la bourse d’autant plus que les prévisions économiques laissent augurer un chômage à 10% jusqu’à la fin 2011. C’est pourquoi, la ministre de l’économie, Christine Lagarde a déjà répondu par la négative à la revendication de l’ancien premier ministre socialiste Laurent Fabius qui réclamait à nouveau au soir du 21 mars le renoncement au « bouclier fiscal » et au principe du non remplacement d’un fonctionnaire sur deux partis à la retraite en particulier dans l’éducation nationale et le police et la gendarmerie.
La journée d’action interprofessionnelle dans la fonction publique prévue le 23 mars par cinq syndicats devrait donner une indication sur un éventuel « troisième tour » social. Poursuite de la politique prioritaire vers une « sorite de crise » pour la modernisation de notre industrie (avec maintien du bouclier fiscal) ou prise en compte du mécontentement avec le retour au modèle social français avec une recherche d’une participation plus importante demandée aux plus fortunés de nos compatriotes avec un réaménagement du « bouclier fiscal » par exemple ? C’est dans cette dernière catégorie que se retrouvent les amis de Dominique de Villepin. L’ancien premier ministre qui s’est tu entre les deux tours des régionales compte lancer le 25 mars son « mouvement au service des français », un premier pas amorcé vers une candidature à l’élection présidentielle de 2012.
La droite déconfite a évité l’humiliation du grand Chelem
La droite sort déconfit devant une France toute rose – sauf l’exception alsacienne –. Elle a toutefois évité l’humiliation du grand chelem en conservant plus facilement que prévue l’Alsace (grâce aux « voix des champs » alors que celles des « villes » ont voté majoritairement à gauche) et elle peut encore espérer rester en piste en Corse bien que minoritaire en voix. Le député radical de gauche, Paul Giaccobi soutenu par le PS devrait en toute logique emporter la présidence de l’Assemblée de Corse le 25 mars s’il parvient à faire alliance avec les nationalistes modérés.
Par ailleurs, la droite éliminée de Guadeloupe dès le premier tour, a ravi deux régions à la gauche en Outre-Mer : la Réunion en raison de la mésentente entre communistes et socialistes et la Guyane grâce à un ancien socialiste qui a largement devancé au premier tour, Christiane Taubira, une députée radicale de gauche, ancienne candidate à l’élection présidentielle.
Ce qui lui laisse un bilan « positif » de trois régions sur vingt six soit une de plus qu’en 2004. La majorité présidentielle peut se livrer à toutes les circonvolutions possibles – comme celle du secrétaire général de l’UMP Xavier Bertrand en affirmant sur TF1 le 21 mars qu’il ne s’agissait pas « d’un vote d’adhésion à la gauche mais un score d’abstention », force est de reconnaître que les Français viennent d’infliger un sérieux désaveu au président de la République..
La gauche largement victorieuse comme aux législatives de… 1981
La gauche sort victorieuse de ce deuxième tour des élections régionales et peut se préparer dans de bonnes conditions à la présidentielle de 2012. Faisant allusion aux négociations qui se sont déroulées entre socialistes écologistes et Front de gauche dans l’entre deux tours des régionales, Claude Bartolone le bras droit de Martine Aubry a déclaré, le 22 mars sur France-Inter : « Ce qui m’a le plus marqué » : c’est que tous autour de la table nous avions en tête la prochaine présidentielle. Et nous savions que dur la forme et dans le fond c’était aussi déjà cette petite graine dont il était question de semer et d’arroser pour qu’elle puisse vraiment nous permettre de redonner l’espoir » insistait celui qui a la responsabilité des relations du PS avec les autres partis de gauche pour le compte de Martine Aubry. La première secrétaire du PS sort renforcée de ces élections régionales. Certes, elle n’a pas obtenu le Grand Chelem et elle n’a pas réussi à faire plier Georges Frêche, largement réélu en Languedoc-Roussillon avec 54% des voix alors que sa « candidate » Hélène Mandroux avait été éliminée dès le premier tour. Toutefois, sa campagne active a permis à tous les présidents sortants de se faire réélire en métropole du moins. Ce qui dans un parti de « notables » comme le PS représente un bon point important. La maire socialiste de Lille sait fort bien cependant que son prédécesseur, François Hollande, grand vainqueur lui aussi des régionales de 2004 et présenté alors par l’hebdomadaire « L’Express » comme « l’homme providentiel de la gauche » …est resté sur le bord du chemin de la présidentielle de 2007. Ségolène Royal qui a réalisé un score éloquent (61% soit le deuxième meilleur score du PS après les 67% de Martin Malvy en Midi-Pyrénées) va revenir sur le devant de la scène. La présidente de Poitou-Charentes a désormais les mains libres pour reprendre sa croisade abandonnée en 2007.
De même, l’hypothèque Dominique Strauss-Kahn reste présente puisque DSK est largement considéré comme meilleur candidat du PS pour 2012 par les Français. Selon les résultats du sondage CSA Le Parisien du 22 mars avec 28% d’approbation il devance de quinze points Martine Aubry (13%) talonnée par Ségolène Royal (12%). De son côté, François Hollande n’a pas dit son dernier mot. Le député-maire socialiste de Tulle insiste pour que les socialistes se dotent rapidement d’un programme et se mettent au claire sur des primaires largement ouvertes y compris aux écologistes auxquels il souhaite donner des assurances d’avoir en cas de victoire de la gauche, une cinquantaine de députés.
La « coopérative » verte de Cohn-Bendit et l’ancrage à gauche du Front de gauche
L’ancien premier secrétaire du PS a reçu, le 21 mars, le soutien d’un homme de poids à gauche : Daniel Cohn-Bendit, le leader d’Europe écologie qui a lancé le 22 mars, un pavé dans la marre en demandant aux écologistes notamment aux Verts de se structurer dans « une nouvelle organisation politique » - la « coopérative » - susceptible de s’ouvrir aux centristes et de s’imposer comme « la troisième force politique durable » dans la vie politique française. Une partie des Verts « historiques »entendent cependant défendre fermement leur chance à la présidentielle de 2012 et revendiquent leur ancrage à gauche. Ce qui promet de belles discussions internes.
De son côté, le Front de gauche né comme Europe écologie à l’occasion des élections européennes de 2009, cherche à s’installer durablement dans le paysage politique. Le Front de gauche au premier tour des régionales a obtenu 7% des voix. Jean-Luc Mélenchon réfute cependant toute négociation préalable avec le PS en vue de « primaires » pour la présidentielle de 2012. Il ne peut que se méfier de l’initiative de Daniel Cohn-Bendit du 22 mars dans la mesure où la « grande victoire politique » du Front de gauche est d’avoir contribué au recul du Modem de François Bayrou (4% seulement en 2010) car le possible candidat du Front de gauche à la présidentielle refuse à l’avance toute alliance directe ou indirecte avec lui.
En dépit de cette victoire incontestable aux régionales, il reste donc beaucoup de pain sur la planche à gauche d’ »ici à la prochaine échéance électorale celle de 2012. Il lui faudra réaliser ce que Claude Bartolone appelait, le 22 mars sur France-Inter le « carré magique »de la gauche. « Nous devons être capables : de parler du projet entre socialistes et avec la gauche ; d’envisager la meilleure manière d’aborder l’élection présidentielle (primaires) ; de réussir à mettre au point un accord électoral pour les prochaines élections législatives et un accord de gouvernement pour la prochaine législature Pour avoir un dispositif qui puisse rassembler la gauche et le républicains ! ». Vaste programme plein d’embuches mais qui doit impérativement se concrétiser d’ici à la mi 2011, si la gauche veut espérer transformer en victoire présidentielle, son essai victorieux des régionales des 14 et du 21 mars 2010.
Le FN renaît en 2010 remet la pression sur l’UMP
Comme à l’accoutumée en période de crise économique et sociale, le Front national renaît et le « printemps » 2010 se révèle une bonne et herseuse surprise pour les Le Pen père et fille qui ont réussi là où les candidats étaient présents – c'est-à-dire dans douze régions sur vingt six à améliorer leur score du premier tour. Après trois ans de difficultés financières, de tensions internes et de revers électoraux, les régionales de 2010 remettent en selle le parti de Jean-Marie le Pen qui avait annoncé mener sa dernière campagne électorale. La vice-présidente du FN, Marine Le Pen qui a amélioré avec 22% dans le Nord-Pas-de-Calais de quatre points son résultat du premier tour, le 22 mars, comme tous les autres candidats du FN veut y voir « une vote d’adhésion au front national ». A quelques mois du congrès où elle devrait succéder à son père à la tète du FN, elle laisse entendre à mots couverts, elle aussi, qu’il faudra compter avec elle à la présidentielle de 2012. De fait, si notre pays ne parvient pas à sortir de la crise économique et sociale qu’il traverse, il n’est pas exclu que le FN monte jusqu’à 20% des voix et contraigne alors bon gré mal gré l’UMP pour conserver ses chances de succès à conclure un accord avec lui ou à mourir…
Bref, à deux ans de l’élection présidentielle, les oppositions à la droite de Nicolas Sarkozy sont requinquées. Le président de la République et la majorité présidentielle doivent impérativement trouver un second souffle pour conserver leurs chances de se maintenir à l’Elysée en 2012et de remporter dans la foulée les législatives suivantes. Pas facile en temps de crise même si la remontée fantastique de son ami Gordon Brown en Grande-Bretagne donne des espoirs à Nicolas Sarkozy pour réussir ce qui apparaît désormais comme un grand exploit face aux adversités venues de toutes parts.

Le directeur de la Lettre Horizons
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