L’attente était sans doute trop forte pour cette « première » prise de parole historique d’un chef de l’Etat devant le Parlement réuni en congrès à Versailles pour qu’une certaine déception ne se soit pas faite jour après l’intervention, sobre, concise mais nécessairement générale, prononcée pendant quarante-cinq minutes, le 22 juin par Nicolas Sarkozy dans l’Aile du Midi du château de Versailles aménagée pour la circonstance.
« Tout ça pour ça ! » assurait dans un communiqué un député Vert François de Rugy qui avait boycotté cette rencontre tandis qu’un autre socialiste, Jérôme Cahuzac, présent lui à Versailles faisait le compte : « 500 000 euros pour entendre ce que l’on vient d’entendre c’est cher payé » (« 5 000 euros la minute » avait pronostiqué le matin même sur France-Inter, l’ancien ministre de la justice socialiste, Robert Badinter).
De fait, il se dit que le chef de l’Etat avait envisagé avant les élections européennes de faire une interview dans un hebdomadaire ou à la télévision mais qu’au vu de la victoire de l’UMP aux européennes - dont il revendique la paternité - il avait choisi de convoquer pour la première fois, le congrès du parlement à Versailles comme le lui permet désormais la réforme constitutionnelle adoptée par le Parlement, à deux voix près, en 2008.
Un emprunt Sarkozy pour nos priorités nationales
Les ors et galeries de Versailles tournent parfois la tête aux chefs de l’Etat français. On se souvient du faste du sommet mondial de François Mitterrand à peine élu à Versailles en 1981 lorsqu’il était question pour le premier président de la République socialiste de « changer la vie », de faire « payer les riches » ou encore bâtir un « nouvel ordre mondial ». Deux ans après c’était le tournant de la rigueur.
Il faut reconnaître que Nicolas Sarkozy n’est pas tombé dans ce travers. Les « nouveaux horizons » annoncés ce 22 juin ressemblent à ceux de 2007. Il entend tout miser sur l’investissement dans des « priorités nationales » à définir qui devraient nous permettre de sortir de la crise dans le peloton de tête européen.
Parallèlement, il prend soin de maintenir le filet social pour ceux qui sont directement touchés par la crise. « La crise doit être l’opportunité de rattraper nos retards d’investissements et même de prendre de l’avance » et de ne laisser personne de côté. On connait bien les axes principaux de la méthode Sarkozy.
Encore faut-il constater que le chef de l’Etat se rapproche des thèses « nationales » développées par Henri Guaino son conseiller spécial – référence à la croissance interne au programme du CNR de la Libération et des trente Glorieuses- plutôt qu’aux prévisions plus rigoureuses et néolibérales de son premier ministre, François Fillon, inquiet devant l’ampleur des déficits publics (7% du Produit intérieur brut en 2010 soit plus du double de ce qui est autorisé par Bruxelles !).
La seule véritable nouveauté de ce discours a été l’annonce d’un emprunt national pour financer nos « priorités nationales ». Le premier travail du gouvernement après le remaniement ministériel auquel il va procéder avec le premier ministre sera de réfléchir à ces « priorités nationale »s et à la mise ne place d’un emprunt pour les financer. Nicolas Sarkozy a précisé – c’est une habileté à l’égard de ceux qui dénoncent une « hyper présidence » - qu’il n’avait pas l’intention de fixer tout seul ses priorités avec le gouvernement. « Elles concernent, a-t-il précisé, le pays tout entier. »
Dès le 1er juillet, le gouvernement sera chargé d’associer au débat sur ces priorités nationales, le parlement; les partenaires sociaux, les acteurs économiques, de la culture de la recherche et de l’éducation ».
A part l’annonce de cet « emprunt Sarkozy » à venir dans les trois mois - soit auprès des Français ou des marchés financiers -, le chef de l’Etat s’est gardé de faire des annonces précises pour ne pas tomber dans le piège du discours programme gouvernemental, chasse gardée du premier ministre responsable devant l’Assemblée nationale, selon les termes de la Constitution de 1958.
Aller jusqu’au bout de la fusion des conseillers généraux et régionaux
Parmi les orientations d’avenir fixées par le chef de l’Etat, il convient de retenir sa détermination à « aller jusqu’au bout » de la réforme des collectivités locales notamment en décidant la création de conseillers territoriaux remplaçant les conseillers régionaux et généraux. «Nous ne nous déroberons pas devant la réduction du nombre des élus régionaux et départementaux » a déclaré Nicolas Sarkozy. Le chef de l’Etat a donc l’intention d’aller jusqu’au bout de la réforme des « conseillers territoriaux » un sujet qui suscite bien des appréhensions notamment parmi les sénateurs même si leur président Gérard Larcher s’y est déclaré favorable. Il serrai étonnant qu’un secrétaire d’Etat ou ministre ne soit pas chargé de ce dossier comme ce fut le cas pour celui du Grand Paris, resté en rade.
C’est le sort qui risque d’advenir à cette proposition de réforme qui vise à réduire de moitié le nombre des 6 000 élus départementaux et régionaux est vivement contestée par la plupart des associations d’élus. Elle n’a pas été retenue par la commission du Sénat qui s’est penchée sur ce dossier malgré la réaffirmation du groupe UMP du Sénat de son engagement pour cette mesure. Il faudra beaucoup de persuasion au chef de l’Etat pour réduire de moitié ce « mille feuille » … des élus locaux.
On retiendra aussi en matière sociale, la proposition que « tout licencié économique » puisse « pouvoir garder son salaire et recevoir une formation pendant un an ». Il s’agit de la généralisation en l’améliorant foncièrement de la formule du « contrat de transition professionnelle (CTP) qui permet au salarié de conserver 80% de son salaire brut pendant un an maximum. Le salarié dont en revanche renoncer à ses indemnités de licenciement. « Au lieu de se résigner à ce que la crise produise de l’exclusion, du désespoir, de la souffrance, il vaut mieux en profiter pour investir dans les hommes, dans leurs compétences » a-t-il dit.
Avances en direction des écologistes et des DOM-TOM
Autre point fort de l’intervention du chef de l’Etat, le plaidoyer pour la taxe carbone, clin d’œil en direction des écologistes, autres grands vainqueurs des élections européennes du 7 juin. « Je souhaite aller le plus loin possible sur la « taxe carbone ». « Plus nous taxerons la pollution, plus nous allègerons les charges pesant sur le travail »a-t-il, dit. Nicolas Sarkozy n’a cependant pas fixé d’échéances précises de calendrier pour la mise en place de cette taxe carbone ou « contribution climat-énergie » qui s’inscrit dans le cadre plus large d’une réforme de la fiscalité destinée à alléger les charges sur le travail et la production en général. « C’est au nom de ce choix stratégique que la taxe professionnelle doit être supprimée » a-t-il ajouté sans préciser de quelle manière l’Etat compensera aux collectivités locales, les milliards d’euros qui leur seront ainsi retirés.
Enfin, il convient aussi de retenir cet avertissement selon lequel « la burqa n’est pas la bienvenue sur le territoire de la République ». Selon le chef de l’Etat qui a demandé aux parlementaires de se saisir de cette question, il ne s’agit pas d’un problème religieux mais de liberté et de dignité de la femme. « Ce n’est pas un signe religieux, c’est un signe d’asservissement, c’est un signe d’abaissement » a-t-il dit sans préciser s’il souhaitait une loi pour interdire le port de la burqa dans les lieux publics.
A trois jours de son déplacement prévu en Martinique puis en Guadeloupe, le chef de l’Etat a promis que la République « tiendra sa promesse d’égalité vis-à-vis des 2,6 millions de Français vivant outre-mer. Il a annoncé qu’un conseil interministériel de l’outre-mer qu’il présidera à la rentrée déterminera les suites à donner aux propositions qui auront été faites.
En attendant les régionales de 2010
Le débat qui a suivi l’adresse au parlement du chef de l’Etat n’a rien apporté de neuf d’autant plus que les membres de l’opposition avaient décidé de ne pas y participer. Les socialistes estimaient qu’ils n’avaient pas le temps de répondre au chef de l’Etat en dix minutes. « Le travail parlementaire est transformé en véritable vaudeville. On sait ce que l’on attend de nous, avait précisé président du groupe socialiste au Sénat, Jean-Pierre Bel : se taire, faire vite et applaudir. » Ce à quoi le secrétaire général de l’UMP, Xavier Bertrand, député de l’Aisne avait dénoncé « une opposition bloquée, renfermée » et des socialistes qui n’ «ont rien à dire ». Du classique puisque l’ancien Premier ministre socialiste, Laurent Fabius parlait lui d’un discours « faible et décevant ».
Pour que le vrai débat ait lieu, les socialistes souhaitent que le Premier ministre, François Fillon, après le remaniement qui interviendra mercredi 24 juin demande la confiance à l’Assemblée nationale sur son programme et sa nouvelle équipe. Il n’est pas certain qu’il le fasse puisque le remaniement devrait être un simple réaménagement pour remplacer les deux ministres élus au parlement européen Michel Barnier et Rachida Dati.
Le chef de l’Etat considère en effet que le véritable test à mi-mandat de son quinquennat seront les élections régionales de 2010. D’ici là, il va devoir mener à bien la réforme des collectivités locales, place-forte des socialistes. Une toute autre affaire que les élections européennes gagnées par défaut et impéritie des socialistes qui disposent en revanche des commandes dans la plupart des régions et départements. C’est à ce moment que l’on pourra se faire une idée plus précise de la situation économique et sociale et d’une encore hypothétique sortie de crise.

Le directeur de la Lettre Horizons
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