A ceux qui dans la majorité souhaitent, en période de crise, que le gouvernement fasse un geste symbolique d’équité sociale en suspendant ou modifiant le « bouclier fiscal », le président de la République, droit dans ses bottes, a répondu le 17 mars par un « non » catégorique devant les ouvriers de l’usine Alstom d’Ornans dans le Doubs. Aussitôt, le bureau national du PS a décidé de lancer une grande pétition nationale pour exiger l’abrogation du paquet fiscal « devenu absolument insupportable en cette période de crise économique et sociale qui frappe si durement la France ». Martine Aubry s’est indigné de constater qu’ « un homme seul » -, le président de la République en l’occurrence- ne veuille pas changer de politique et lui a lancé un nouvel appel solennel pour changer de cap.
Les positions depuis l’adoption en juillet 2007 du « bouclier fiscal » - promesse électorale du candidat Sarkozy - restent donc inchangées en dépit de la crise économique sans précédent que notre pays traverse. D’un côté, le président de la République et le gouvernement ont choisi de privilégier l’investissement pour sortir de la crise. En face, l’opposition réclame à cors et à cris, l’abrogation du « paquet fiscal » pour dégager le financement d’un « véritable plan de relance »à l’instar de ce que font les Etats-Unis ou la Grande Bretagne qui ont décidé « de faire contribuer les plus riches à lutter contre la crise ». .
Relance par l’investissement avec comme priorité absolue la défense de l’emploi du côté de la droite ; relance par le pouvoir d’achat du plus grand nombre en particulier par une hausse du SMIC et la fin des heures supplémentaires pour la gauche.
Le gouvernement ayant exclu par la bouche du premier ministre avant le « jeudi noir » du 19 mars – plus de deux cents défiles sont prévus à travers la France - toute nouvelle rencontre au sommet avec les syndicats ou « toute enveloppe supplémentaire car c’est de la dette supplémentaire » a prévenu François Fillon, les syndicats sont au milieu du gué et hésitent. Faut-il privilégier le pouvoir d’achat comme la CGT serait encline à le faire ou l’emploi autour du fonds social d’investissement voulu par le CFDT ? En tout état de cause, ils s’interrogent sur la manière de poursuivre et gérer le mécontentent des Français qui dans la proportion de trois sur quatre trouvent « justifiée » leur journée d’action du 19 mars selon un sondage BVA-« Les Echos », en sachant que le pouvoir en place a l’intention de ne rien lâcher et que le Medef reste sur la défensive ? Cette interrogation est d’autant plus forte que les militants d’extrême-gauche du nouveau parti anticapitaliste d’Oliver Besancenot rodent comme des « chacals » autour des usines en difficultés pour reprendre l’expression du leader de la CFDT, François Chérèque.
Au gouvernement, à droite comme à gauche, chez les syndicats et au sein même de l’opinion publique tous sont inquiets et s’interrogent sur cette fameuse sortie de crise que plus personne ne peut prévoir dans le temps avec en fin de course, une perte de confiance généralisée.
Des états d’âme au sein de l’UMP
Face à cette crise de confiance plusieurs représentants de la majorité et non des moindres comme l’ancien premier ministre Dominique de Villepin réclament une inflexion symbolique de la doctrine du « tout pour l’investissement » réaffirmée le 17 mars avec force par le chef de l’Etat.
Les propositions alternatives visant à répondre aux inquiétudes par un souci de justice et d’équité sociales ne manquent pas.
Le député UMP d’Ille-et-Vilaine, René Couanau propose de suspendre pendant deux ans le « bouclier fiscal ». Son collègue, Pierre Méhaignerie, président de la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale estime qu’il conviendrait de faire participer les très hauts revenus à une contribution exceptionnelle pour financer les fonds d’investissement sociale de la CFDT. L’ancien premier ministre, Dominique de Villepin, au nom d’une « vraie politique de partage des efforts, propose de ramener le bouclier fiscal à 60% (au lieu de 50% actuellement) etc.
Il y a bien sûr des arrière-pensées politiques derrière toutes ces bonnes paroles. Pierre Méhaignerie a été écarté récemment de la direction de l’UMP et Dominique de Villepin est mis sous pression par les développements de l’affaire Clearstream. Mais, il existe aussi au sein de l’UMP, une véritable sensibilité « démocrate-chrétienne », celle de l’ancienne UDF et du CDS qui cherche à s’exprimer et se différencier.
D’ailleurs, François Bayrou, le chef de file des centristes du Modem enfonce le clou dans un entretien au quotidien « Libération » du 17 mars. « Le bouclier qui protège les très hauts revenus est une injustice en soi et devient un véritable scandale en temps de crise. Je demande qu’on mette fin à un système insupportable. C’est une décision urgente » tranche-t-il.
Nicolas Sarkozy : « je n’ai pas été élu pour augmenter les impôts »
Pour Nicolas Sarkozy, il n’est pas question de céder un pouce sur la proposition-phare de son quinquennat, le « bouclier fiscal » qui a fait revenir des industriels étrangers qui avaient fui en Belgique en Suisse ou ailleurs. S’adressant aux salariés de l’usine Alstom d’Ornans dans le Doubs, Nicolas Sarkozy a affirmé : « je n’ai pas été élu pour augmenter les impôts. Si on veut augmenter les impôts dans notre pays, il ya tellement de candidats pour les augmenter, vous aurez l’embarras du choix aux prochaines élections ! Moi, j’ai été élu pour réconcilier les Français avec l’entreprise et avec l’usine ! Mon but, a poursuivi le chef de l’Etat, c’est de faire investir en France des gens qui ont de l’argent dans nos usines et dans nos entreprises, ce n’est pas de les faire partir. Je veux que les gens viennent dépenser leur argent en France et investir en France » a-t-il conclu en ajoutant qu’il ne voulait pas enrichir Monaco, la Suisse ou l’Autriche, ces paradis fiscaux qu’il s’apprête au demeurant à combattre lors de la réunion du G 20, début avril à Londres.
L’argumentaire de Jean-François Copé pour garder le cap
Pour assurer le service après vente de ce refus ferme et définitif, le président du groupe UMP à l’Assemblée nationale, Jean-François Copé avance un argumentaire en trois points :
- premièrement, les plus fortunés participent très largement, selon lui, à l’effort de tous en matière d’imposition car la France est actuellement le seul pays qui perçoit l’ISF et notre fourchette de 50% d’impôts maximum est actuellement supérieure à la moyenne pratiquée dans l’Union européenne
- la France détient le ruban bleu des revenus sociaux qui se situent déjà 30% au dessus de tous les pays européens. Nous ne pouvons aller plus loin encore et rouvrir les vannes.
- Le départ inévitable des personnes fortunées en cas d’augmentation de la pression fiscale sur les hauts revenus ferait retomber sur les classes moyennes le poids de l’impôt.
Pour Jean-François Copé comme pour le ministre du budget Eric Woerth, il ne faut pas « chasser de France ceux qui réussissent et ceux qui ont décidé d’invertir ». Fermez le ban ! En clair, comme le reconnait le vice-président du groupe UMP, Jean Léonetti « il ne faut pas changer de stratégie pendant le match. Après on verra !».
Les consignes de l’Elysée sont strictes : maintenir la « logique cohérente » de la sortie de la crise par l’investissement et l’emploi. Insister sur le traitement social de la crise avec toute la série de mesures sociales prises, le 18 février lors du sommet social et qui vont se traduire concrètement dans le collectif budgétaire en discussion les 18 e 19 mars.
Enfin, laisser l’opposition s’exciter sur les « cadeaux fiscaux » aux plus riches qui ne représentent au total que 458 millions d’euros ce qui n’est rien, par rapport aux 26 milliards d’investissements et d’aides aux entreprises et aux 2,6 milliards consacrés aux chômeurs et aux plus démunis…
Les récalcitrants de la majorité, centristes, radicaux et autres gaullistes et chiraquiens sont priés de rentrer dans le rang. C’est aussi ce qu’ils sont invités à faire dans le débat sur le retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN.
Le retour imposé de la France dans le commandement militaire intégré de l’OTAN
Les députés « villepinistes » ne décolleraient pas dans les couloirs du Palais Bourbon, le 17 mars quelques heures seulement avant l’ouverture du débat qui se terminera pas un vote sur l’ensemble de la politique gouvernementale puisque François Fillon a décidé d’engager la responsabilité de son gouvernement. Non pas sur la question du retour dans le commandement militaire intégré de l’OTAN auquel je suis hostile mais sur l’ensemble de sa politique, ce qui nous contraint à ne pas prendre part au vote. « C’est une mauvaise manière vis-à-vis du parlement » ajoutait-il.
Mais là encore, le chef de l’Etat ne revient pas sur un engagement pris du temps de l’ancien président des Etats-Unis George W. Bush. On peut s’interroger sur les contreparties que notre pays retirera de ce qui apparaît aux yeux des pays du tiers-monde comme un réalignement de la France sur Washington.
Les socialistes avec l’ancien premier ministre Lionel Jospin en tète ont mis en garde le chef de l’Etat contre une attitude qui rompt le « consensus national » établi entre droite et gauche sur cette question depuis la décision prise par le général de Gaulle en 1966.
Inutile vis-à-vis des Américains qui ne sont pas demandeurs, elle risque de décourager les pays européens qui étaient prêts à créer une défense européenne puisque la défense européenne risque de ne plus être abordée à l’avenir que dans un cadre atlantique, c'est-à-dire sous leadership américain assurent d’une même voix, à droite comme à gauche, les partisans de Philippe de Villiers et de Jean-Pierre Chevènement.
Sur ce sujet les anciens premiers ministres d comme Alain Juppé et Dominique de Villepin et Lionel Jospin critiquent chacun à leur manière le choix fait par le président de la République. Adepte de la realpolitik Ce dernier, ne semble pas en tenir compte. En matière sociale comme en politique étrangère, Nicolas Sarkozy paraît peu sensible aux symboles que ce soit en matière d’équité sociale ou d’indépendance nationale. Ce sont pourtant les fondements de toute politique.
Il faut donc en conclure que le chef de l’Etat confronté à une crise économique sans précédent joue perso, comme au poker. Mais ne risque-t-il pas, au fur et à mesure de ses enchères, de perdre quelques cartes politiques en chemin qui lui seront pourtant bien utiles en 2012 s’il veut poursuivre un chemin déjà bien contrarié et controversé.

Le directeur de la Lettre Horizons
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