Le style a changé, il est plus modeste et pédagogique mais tout aussi ferme sur le fond. En dépit de la crise économique sans précédent, Nicolas Sarkozy est resté « droit dans ses bottes » pendant quatre vingt quinze minutes lors de son intervention télévisée du 5 février où il a pu parler à peu près de tous les sujets qu’ils souhaitait aborder.. Toutefois, le chef de l’Etat n’est pas parvenu convaincre les Français en majorité sceptiques sur la politique suivie par le gouvernement.
Il a eu beau avancer une série d’ annonces spectaculaires comme la suppression de la taxe professionnelle en 2010, une rencontre avec les partenaires sociaux le 18 février à l’Elysée ou la baisse d’impôt par le bas en faveur des « classes moyennes » -pour retenir l’attention sur un éventuel « virage social », l’impression dominante reste le flou devant une situation économique et sociale…incontrôlable. Manifestement, le chef de l’Etat navigue à vue face aux effets d’une crise économique qui se fait sentir de plus en plus lourdement.
Nicolas Sarkozy n’a pas souhaité changer de cap, contrairement à ce que tous ses prédécesseurs ont tous fait avant lui en reniant en grande partie leurs promesses de campagne après un laps de temps plus ou moins long qui n’a pas excédé deux ans en moyenne. Ainsi François Mitterrand après l’application du programme commun de la gauche en 1981 a-t-il été contraint de prendre le virage de la rigueur en 1983. Jacques Chirac en 1995, élu pour réduire la fracture sociale a renoncé à son projet moins d’un an après avoir été élu.
Nicolas Sarkozy lui n’entend pas changer de politique et défend la sienne, celle de la relance par l’offre plutôt que par la demande, bec et ongles. Pourquoi reste-t-il droit dans ses bottes alors qu’un mouvement de protestation important dont il a pris conscience de l’ampleur s’est déroulé le 29 janvier ? Les Français ne le sauront pas, car les journalistes interlocuteurs du chef de l’Etat ne lui ont simplement pas clairement demandé !
Il faut en finir avec ces journalistes -interviewers, triés sur le volet, réduits au rôle de « machines à poser des questions » sans aucun réel dialogue ni recul. A force d’évoquer mille sujets, aucun n’est réellement approfondi, et la part belle est laissée au chef de l’Etat qui possède à merveille l’art du plaidoyer et de la déstabilisation de ses interlocuteurs médiatiques.
La fin de la taxe professionnelle annoncée mais pas explicitée
Un exemple suffit à le démontrer : celui de la suppression de la taxe professionnelle en 2010. Cela fait vingt cinq ans que les gouvernements cherchent à supprimer cette « taxe imbécile » selon les termes mêmes de Jacques Chirac qui pourtant a été à l’origine de ce nouvel impôt pour remplacer en 1974 l’ancienne patente. La taxe professionnelle constitue un maillon essentiel des finances locales. Elle représente actuellement 16% des ressources des collectivités locales et compte pour un tiers de leur autonomie fiscale. Or ce choix d’une importance fondamentale pour les collectivités locales a été expédié en une phrase avec ce simple ajout : « je vais engager un ensemble de discussions avec des associations d’élus locaux : il ya des possibilités autour de la taxe carbone notamment ». Un point c’est tout.
Aucun journaliste n’a repris le chef de l’Etat lorsqu’il a dit que cela représenterait huit milliards d’euros alors qu’en réalité il s’agirait de 26 milliards (les 8 milliards d’euros évoqués correspondant au plafonnement à 3,5% de cet impôt payé par les entreprises décidé en 2005). Le remède-miracle de la compensation a été celui d’une taxe carbone. Il aurait été intéressant de savoir sur quoi elle porterait et qui la paierait. La taxe professionnelle va-t-elle être transférée ainsi subrepticement des entreprises sur les ménages ? Voilà toute une série de questions qui méritait d’être posée.
Le flou entre décisions ou propositions
De même pourquoi, le chef de l’Etat n’a-t-il pas été interrogé sur la situation en Guadeloupe et maintenant en Martinique qui prend l’allure d’une grève générale pour l’augmentation du pouvoir d’achat susceptible de faire tâche d’huile en métropole ? Pourquoi les interviewers n’ont –il pas interrogé Nicolas Sarkozy sur le contenu du plan de relance proposé par les socialistes alors qu’ils l’ont laissé reprendre à plusieurs reprises comme une évidence l’accusation contre les fameuses « 35 heures » décidées il y a plus de dix ans par Martine Aubry ,comme responsables de tous nos maux ?
Décidément, avec Nicolas Sarkozy c’est le trop plein et les effets d’annonce sans que le public soit mis en mesure de comprendre et d’analyser le bien fondé ou non de ses initiatives dont au demeurant on ne sait jamais si ce sont des décisions ou des propositions. Il faut en finir avec ces interventions télévisées où les chefs d’Etat mis sur un piédestal agissent à leur guise sans qu’aucun de leurs propos ne soit évalué, recadré voire contesté. La télévision française est loin en arrière de la main par rapport à ses consœurs britanniques ou anglo-saxonnes. Le débat démocratique qui devrait se jouer à la télévision a tendance maintenant à se déplacer sur les sites internet – forcément - beaucoup plus critiques que les réseaux hertziens ou TNT de la télévision !

Nicolas Sarkozy monte au front social
La deuxième raison de ce sentiment de flou et d’imprécision tient au statut du président de la République-chef de parti qu’il entend assumer. Comment Nicolas Sarkozy peut-il être en positon de demander un effort de cohésion nationale aux Français alors qu’il présidait le 24 janvier dernier le conseil national de l’UMP qui a ratifié le choix du nouveau secrétaire général choisi par lui dans son gouvernement ! On ne peut être à la fois au four et au moulin.
Le chef de l’Etat a force de s’occuper de tout devient la cible unique des mécontents. Cela s’est remarqué lors des manifestations du 28 janvier. Et sa volonté de conduire des négociations, le 18 février à l’Elysée, avec les partenaires sociaux en passant par-dessus le gouvernement ne peut qu’aggraver cette tendance. Les syndicats et notamment la CGT ont d’ores et déjà annoncé une « mobilisation » accrue avant cette rencontre du 18 février.
En réalité, notre pays est devenu une puissance moyenne qui ne peut guère influer sur le cours des choses en matière économique, l’Europe restant divisée sur ce plan. En revanche, il garde une marge de manœuvre en matière internationale et plus particulièrement avant le fameux G 20 du 2 avril qui représente d’ores et déjà un moment crucial dans la crise économique mondiale et l’avenir du monde occidental.
Si Barack Obama joue le jeu de la régulation et du contrôle du libéralisme en l’honneur dans les pays anglo-saxons, il est probable que Nicolas Sarkozy sera lui aussi enclin à lui emboîter le pas et a changé sa politique pour lui donner un cours plus social-démocrate. Le nouveau président américain après avoir plafonné les gains des chefs d’entreprises aidées par l’Etat fédéral s’interroge sur le fait de savoir s’il faut ou non nationaliser les banques américaines qui ont failli et bénéficient de capitaux d’Etat.
Il s’agirait là d’un changement de cap politique. Mais manifestement, l’intervention télévisée du 5 février n’a rien laissé voir de tel. Elle nous a laissé insatisfaits. Il faut attendre sans doute, l’épreuve de vérité de la crise qui battra son plein en avril. Ce sera alors éventuellement le temps des grands choix et peut-être des vraies révisions.

Le directeur de la Lettre Horizons
politiques
|