La crise économique avec son corollaire la montée du chômage va-t-elle conduire les classes populaires et moyennes ainsi que les jeunes, le plus touchés, à se rebeller contre le pouvoir établi et aboutir à un « hiver chaud » semblable à ce qui se déroule en Grèce, comme en mai 68 ? Cette interrogation qui avait conduit le chef de l’Etat à la fin 2008 à retirer la réforme des lycées plane en ce début d’année sur notre pays où la situation économique, sociale voire politique apparaît plutôt comme incontrôlable.
D’où les apaisements apportés le 7 janvier par le premier ministre sur le débat « ouvert » avec les parlementaires sur la suppression du juge d’instruction ou les amendements adoptés en commission sur le temps programmé des discussions dans le projet de loi organique sur la discussion parlementaire et le droit d’amendement.
Une fois encore, le président de la République paraît vouloir avancer ses pions de la réforme mais par manque de préparation ou pour tenir compte de l’opinion publique plutôt hostile fait marche arrière. C’est un stop and go permanent. A la crise économique mondiale qui n’épargne personne au monde s’ajoute dans notre pays, une crise politique larvée qui tient à la personnalité même du chef de l’Etat et son mode de gouvernement.
Les socialistes français contrairement à l’attitude adoptée par certains de leurs collègues européens notamment outre-Rhin refusent de soutenir les initiatives du chef de l’Etat et de son gouvernement pour sortir de la crise économique. Ils estiment notamment que le plan de relance ne marche que sur une seule jambe – celle des investissements – alors qu’ils jugent nécessaires une relance de la consommation comme l’a redit, le 7janiver, le président socialiste de la commission des finances de l’Assemblée nationale, Didier Migaud. Bien au contraire, sentant le vent tourné, les socialistes horripilés par les offres d’ouverture de la part de Nicolas Sarkozy accentuent leurs critiques envers le président de la République qu’ils jugent « autoritaire » et pour tout dire «omniprésent ». « Président omniprésent, c’est mieux que d’être fainéant... comme il y en a eu dans le passé ! » leur a répondu, le 7 janvier, Nicolas Sarkozy en recevant les parlementaires à l’Elysée.
A son habitude, Nicolas Sarkozy saisit l’occasion de se démarquer à la fois de François Mitterrand (et de son second septennat du « ni ni ») mais il n’hésite pas à toucher aussi les grognards chiraquiens de sa majorité beaucoup d’observateurs s’accordant à considérer que le quinquennat de Jacques Chirac fut peu innovant et productif pour le pays.
A l’évidence, Nicolas Sarkozy constamment pressé veut « plier le temps et les hommes à sa volonté » comme le relevait le président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, Jean-Marc Ayrault en présentant ses vœux à la presse, le 6 janvier. Mais le député-maire socialiste de Nantes allait beaucoup plus loin en dénonçant ni plus ni moins « un pouvoir autoritaire ».
Christian Poncelet critique « l’attitude inélégante » de M. Sarkozy
Force est de constater que le chef de l’Etat ne ménage ni ses effets, ni le gouvernement, ni les parlementaires pour tenter de parvenir à ses fins. Ainsi en est-il de la suppression de la publicité à la télévision publique qui est entrée en application le 5 janvier soit… l’avant veille de la discussion au Sénat du projet de loi sur l’audiovisuel public. « Une attitude inélégante de l’Elysée à l’égard du Sénat » estime son ancien président, Christian Poncelet, dans un entretien à « marianne.fr » avant d’ajouter que dans l’histoire du Sénat, il n’a pas en mémoire « de faits identiques ».
« C’est un peu désagréable d’avoir à débattre d’une réforme déjà appliquée » constate de son côté, l’ancien premier ministre Jean-Pierre Raffarin, en reconnaissant que le Sénat se penche sur une réforme 48 heures après que la loi soit entrée en vigueur devant 22 millions de téléspectateurs ! Ce ne sont certainement pas de telles pratiques qui redoreront le blason d’un parlement jugé insuffisant dans le contrôle de l’exécutif par 59% des Français dans un récent sondage du CSA par en décembre.
Il n’est pas exclu, contrairement à ce qu’affirme le président du Sénat Gérard Larcher que les sénateurs de la majorité (comme l’ont fait leurs collègues députés sur le travail le dimanche, repoussé aux calendes grecques) marquent leur désapprobation des méthodes imposées par le président Sarkozy. Car l’UMP ne dispose plus la majorité absolue à elle seule au Sénat et doit donc négocier avec ses partenaires centristes qui font monter les enchères. En particulier, ceux restés fidèles à François Bayrou qui a continué à tirer à boulets rouges sur Nicolas Sarkozy à propos de la réforme annoncée sur la suppression des juges d’instruction. « Une réforme qui risque d’ébranler ce qui a fiat l’équilibre de la société française » a-t-il affirmé lors de la présentation de ses vœux à la presse, le 6 janvier.
Une mise au point de Fillon sur le juge de l’instruction
La manière dont a été annoncée cette réforme du juge d’instruction remplacé par un « juge de l’instruction » tout autant que son contenu laisse pantois quant au respect des usages républicains. Une indiscrétion parue dans la presse - le journal « Le Monde » daté du 7 janvier – laisse entendre que le chef de l’Etat pourrait annoncer la suppression des juges d’instruction à l’occasion de la rentrée solennelle de la Court de cassation. Cette annonce intervient alors que la garde des Sceaux s’est absentée pendant quelques jours seulement de son ministère de la place Vendôme pour cause d’accouchement.
De sa propre initiative, Nicolas Sarkozy semble vouloir balayer d’un revers de mains, les conclusions de l’affaire d’Outreau et les travaux de la commission parlementaire qui s’en était suivie et avait abouti à la mise en place de « pôles d’instruction » cette année même par la ministre Rachida Dati. Plus encore durant sa campagne présidentielle, Nicolas Sarkozy n’avait en aucune manière proposé la suppression des juges d’instruction mais souhaitait seulement faire « sortir le juge d’instruction de l’isolement pour le faire travailler en équipe » … exactement ce qui vient de se mettre en place après le vote de la loi allant dans ce sens ! «Sarkozy balaie tout cela d’un revers de main » s’offusque avec juste raison, l’ancien président de la célèbre commission Outreau, le député socialiste de l’Isère, André Vallini.
Sans aller jusqu’aux arrières pensées politiciennes dénoncées par la vice-présidente du Syndicat de la magistrature Laurence Morallet qui se demande « ce qui restera des affaires sensibles » avec un juge de l’instruction dépendant du Parquet et donc du gouvernement, ni des craintes exprimées par les socialistes sur l’instauration d’une « justice à deux vitesses » avec ceux qui pourront se payer un avocat dès le début de l’enquête et les autres, force est de constater que pratiquement chaque jour, le chef de l’Etat se lance dans un « tourbillon de réformes » qu’il ne maîtrise plus, selon l’opinion de François Bayrou. La preuve en a été donnée par la nouvelle mise au point faite par le premier ministre François Fillon, le 7 janvier devant les députés, précisant qu’un débat allait s’ouvrir sur cette question et sur la définition d’un habeas corpus à la française.
Nicolas Sarkozy dirige aussi bien le gouvernement et l’UMP
Cette agitation en partie factice sur des projets spectaculaires à répétition qui frappent l’opinion a de quoi donner le tournis aux parlementaires. Les députés sont contraints ainsi d’examiner le 7 janvier le troisième collectif budgétaire en trois mois présenté par le gouvernement et un plan de relance de 26 milliards, le tout en moins d’une semaine et en urgence. Les sénateurs eux ne disposeront que de trois jours pour tout examiner entre le 21 et le 23 janvier. Car en fait, tout doit être terminé le 24 janvier, jour annoncé du remaniement gouvernemental qui doit permettre au ministre du travail, Xavier Bertrand de prendre le secrétariat général de l’UMP laissé libre par Patrick Devedjian, promu au gouvernement à un poste, ministre chargé de la relance, auquel il n’aspirait manifestement pas.
Car non seulement, Nicolas Sarkozy intervient directement dans la conduite de la politique du gouvernement – un parlementaire socialiste confie avoir été gêné et surpris de constater que lors d’une audience à l’Elysée sur la réforme de la Poste, le premier ministre et les ministres concernés n’ont fait que de la simple figuration - mais il brouille les cartes en actionnant à sa guise l’UMP dont il détient les rênes.
L’exemple le plus frappant est celui de la réforme des collectivités territoriales. Il a confié l’affaire à une commission dirigée par l’ancien premier ministre Edouard Balladur qui poursuit ses auditions mais pendant ce temps, le porte-parole de l’UMP, Frédéric Lefebvre annonce, jour après jour, ce que le chef de l’Etat souhaite c’est –à-dire, la simplification des strates administratives par la fusion départements-régions, collectivités locales dirigées en majeure partie par les socialistes. Autre avantage « politicien » : si cette réforme importante devait aboutir, elle repousserait les élections régionales prévues en 2010 d’une année avec un nouveau mode de scrutin. « Tout cela a pour but de réduire les contre-pouvoirs. Ce n’est pas anodin » avertit le président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale.
Le risque d’une accentuation de la fracture sociale
Mais, il ne faut pas négliger l’avers de cette médaille présidentielle volontarisme : son jusqu’auboutisme. En matière européenne et de politique étrangère, le président de la République dans durant la présidence de l’Union européenne a réussi à arracher « avec les dents » à l’automne dernier, des concessions sans précédent de la part du président des Etats-Unis avec la réunion du G 20 à Washington. De même, son obstination dans sa quête d’une paix introuvable au Proche-Orient n’a pas été vaine puisqu’elle per met d’envisager, in extremis, l’ouverture d’un corridor humanitaire à Gaza et une trêve quotidienne de trois heures dans les bombardements aériens israéliens.
En revanche, dans le domaine intérieur, cet activisme risque le desservir au moment où il faut lutter contre la récession. Ses largesses « libérales » du début du quinquennat avec le « bouclier fiscal », son refus idéologique de changer de méthode et de faire une relance par la consommation, son obsession de réduire le nombre des fonctionnaires le mettent en porte à faux. Interventionniste et régulateur à l’extérieur, il maintient contre vents et marées, une politique de l’offre tournée en priorité vers les chefs d’entreprise et les nantis, son propre électorat.
Quitte à accentuer une fracture sociale et territoriale –avec des collectivités locales exsangues qui assuraient jusqu’à maintenant 75% des investissements publics– peut, à tout moment, lui sauter au visage.
D’où le sentiment d’une situation incontrôlable en ce début d’année alors que l’Elysée décide de tout et paraît avoir de moins en moins de cartes en mains. Aussi bien politiquement avec une majorité UMP inquiète qu’économiquement avec des caisses vides qui lui ôtent toute réelle marge de manœuvre pour relancer l’économie par une augmentation du pouvoir d’achat, promise en 2007 mais jamais réalisée depuis.

Le directeur de la Lettre Horizons
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