La lettre de la décentralisation



Le fait politique du 10 juin 2008


Une journée « historique » au Palais Bourbon,
selon François Chérèque

- Dialogue de sourd entre les partenaires sociaux
et parlementaires UMP


- Xavier Bertrand assume totalement ses «divergences»
avant la manifestation du 17 juin


Cette journée du 10 juin 2008 restera inscrite dans les annales parlementaires. Jamais sous la Ve République, le groupe majoritaire n’avait reçu ensemble les partenaires sociaux en l’occurrence les représentants du patronat avec Laurence Parisot du Medef et le président des PME ainsi que les leaders des principaux syndicats de la CGT et de la CFDT. François Chérèque a parlé d’une « journée historique » a bon droit puisque en principe les personnalités autres que parlementaires n’ont pas le droit de faire des déclarations dans l’enceinte du palais Bourbon. Or, chacun des représentants y est allé, le 10 juin, de sa déclaration et de ses mises engarde à la sortie de cette réunion qui a duré deux bonnes heures.
Les partenaires sociaux ont insisté sur « l’élan nouveau » donné à la légitimité sociale grâce à l’accord unanime sur la représentativité qui a été accepté tel quel par les député UMP. Ces derniers par la voix de leur président, Jean-François Copé, se sont félicités de cette première étape réalisée dans la construction du « lien » indispensable entre la démocratie politique et la démocratie sociale.
Mais la réalité politique et sociale est bien moins idyllique.
Les syndicats et le patronat ont mis en cause le souci du ministre du travail, Xavier Bertrand de profiter de la transposition de la « position commune » sur la représentativité pour assouplir largement les 35 heures.
François Chérèque de la CFDT a estimé avoir été « trompé » par le premier ministre et le ministre du Travail tandis que son collègue de la CGT Bernard Thibault dénonçait une « démarche politicienne » en appelant à une manifestation « unitaire » de protestation le 17 juin.
De son côté – c’est cela sans doute qui a donné un caractère « historique » à cette rencontre – la présidente du Medef emboîtait le pas aux leaders syndicaux en demandant aux députés UMP de ne pas prendre des positions « politiques » susceptibles de « casser la dynamique enclenchée pour la pacification des rapports sociaux ». En fin de compte, c’est Laurence Parisot qui a mis le doigt sur la difficulté de la tâche qui consiste pour le gouvernement et la majorité UMP à « articuler la démocratie politique et la démocratie sociale ».

Pour concilier démocratie « politique » et « sociale »

. Depuis son entrée à l’Elysée, Nicolas Sarkozy cherche à établir des rapports nouveaux avec les représentants syndicaux. Il les a reçu personnellement. Le premier ministre fait de même et cette fois-ci ce sont les députés UMP qui les ont entendu dans une atmosphère de « respect » où toutes les choses ont pu être dites « sans tabou ».
Mais lorsqu’il s’est agi de décider, il en va tout autrement. Si l’accord plait au gouvernement - sur la représentativité par exemple -, les députés le laissent passer. En revanche, si l’ajout inopiné de l’article 17 dans le projet de loi qui vise à aller plus loin dans la libéralisation sur les trente cinq heures ne plaît pas aux syndicats – ni au patronat en l’occurrence – les arguments politiques l’emportent.
Les députés UMP par la voix de leur président de groupe, Jean-François Copé ont affirmé qu’ils n’entendaient pas dissocier l’assouplissement des 35 heures du texte sur la représentativité ni même donner un délai supplémentaire de six mois pour la négociation sur cet assouplissement des 35 heures comme l’avait demandé François Chérèque.
« Il n’est pas question de se soumettre aux diktats de la CGT » affirmait le vice-président du groupe UMP, Jean Léonetti qui mettait en doute « l’unité de pensée » du Medef et des syndicats sur la question des 35 heures.
Il n’y avait que le député UMP villepiniste du Morbihan François Goulard pour se désolidariser de la direction de son groupe en disant que « le gouvernement est en train de casser l’une de ses plus belles réussites et qu’il va à l’échec ». D’autres députés plus nombreux, derrière le ministre du Travail, Xavier Bertrand ont estimé au contraire comme Marc Philippe Daubresse que la « valeur travail » ayant été au cœur de la campagne de Nicolas Sarkozy, il fallait suivre le gouvernement et accélérer dans ce sens.

L’élan du dialogue social à nouveau brisé ?

En matière sociale, le gouvernement n’est pas loin de renouer avec l’attitude politicienne d’une gauche triomphante à l’époque mitterrandienne illustrée par la phrase restée fameuse du secrétaire d’Etat socialiste, André Laignel qui s’adressant aux députés de droite défaite leur avait dit : « vous avez juridiquement tort parce que vous êtes politiquement minoritaires ! ».
L’avenir dira si le ministre du Travail qui fait partie du « premier cercle » des ministres sarkozyistes a eu raison de vouloir passer en force. Au risque de se contredire comme le faisait remarquer le 10 juin Bernard Thibault en jugeant « contradictoire » de vouloir faire voter des mesures (sur la représentativité) qui « améliorent le dialogue social et dans le même temps d’autres qui reviennent sur des pans entiers de la législation sur le temps de travail contre l’avis unanime de tous les syndicats ».
Xavier Bertrand a redit au cours de la séance des questions d’actualité du 10 juin qu’il y avait le temps de la démocratie sociale et celui de la responsabilité politique et qu’il assumait pleinement ses divergences avec les partenaires sociaux. Il a cité en exemple la réforme des régimes sociaux et la mise en place du service minium dans les services publics considérées comme des chiffons rouges précédant une rupture définitive entre les syndicats et les gouvernement mais qui au total ont été votées sans trop de casse sociale jusqu’à présent.
Pour maintenir le dialogue avec les syndicats qu’il a invité à venir à nouveau rencontrer les députés UMP d’ici à la fin du mois, le président du groupe, Jean-François Copé a laissé entrevoir « la possibilité d’avancer à travers des amendements ». Car de toute évidence le gouvernement veut aller vite sur cette question cruciale.

Renouer avec l’électorat populaire sans faire sauter la cocotte-minute

La manifestation unitaire soutenue par les partis politiques de gauche prévue et confirmée du 17 juin prend dès lors une importance toute particulière pour les syndicats qui ont enregistré un certain essoufflement le 10 juin avec le mouvement de grève peu suivi dans les services publics. Si cette manifestation revêt une ampleur manifeste, elle peut faire reculer le gouvernement. En tout état de cause, elle marquera un coup d’arrêt dans le processus vertueux qui tendait vers une « co- production » entre députés de la majorité et syndicats en matière de législation sociale.
De fait, il est vraisemblable que les syndicats qui estiment avoir été manipulés vont monter sur leurs « grands chevaux » face à ce qu’ils considèrent être – avec juste raison – comme un démantèlement des 35 heures considérées comme un acquis.
En revanche, le président de la République aura fait un pas de plus dans la mise en œuvre « d’une politique sociale de droite » qu’il a promis à l’attention des classes populaires et des travailleurs pour reprendre l’expression du secrétaire d’Etat à l’emploi, Laurent Wauquiez.
La valorisation de la « valeur travail » reste le fin mot pour Nicolas Sarkozy. Le chef de l’Etat qui n’a pas lésiné sur le volontarisme durant sa campagne présidentielle et qui avait perdu en grande partie le lien avec l’électorat populaire cherche à refaire le terrain perdu en prouvant qu’il tient sa promesse du « travailler plus pour gagner plus » face à une gauche politique et des syndicats qui restent arc-boutés sur la défense des acquis sociaux.
Cette journée du 10 juin peut être considérée comme « historique » car le gouvernement et sa majorité jouent à quitte ou double.
Soit ils parviennent à faire passer au parlement sans trop de casse une remise en cause des 35 heures et la majorité s’engage véritablement dans la rupture et le changement libéral pour de bon. Soit, la manœuvre parlementaire ne passe pas en raison de la mobilisation de la gauche politique et syndicale et c’est toute la crédibilité de l’ouverture sociale et politique qui est remise en cause avec les risques que cela comporte dans un pays qui, comme le disait le porte-parole du PS, Julien Dray est « aujourd’hui une cocotte-minute au bord de l’explosion ». . .

bloc-signature-gervais.gif (4000 octets)
Le directeur de la Lettre Horizons politiques

 

 

 

 

 
 

 

© Horizons Politiques

Retour au fait politique du jour