Il faut le savoir. Comme l’a souligné Pierre Monzani, le directeur de l’Institut national des hautes études de la sécurité intérieure (INHES) lors de la Convention nationale de la sécurité privée qui s’est tenue, le 8 avril à Paris, la sécurité dans notre pays est aujourd’hui le fruit d’une « coproduction » entre l’Etat et les entreprises privées de surveillance humaine. Les professionnels de la sécurité privé (6 000 entreprises dont 200 « majors » en particulier dans la région parisienne) emploient plus de 150 00 salariés soit autant que de fonctionnaires de la police nationale et beaucoup plus que les gendarmes.
« Nous sommes plusieurs à produire la sécurité et nos concitoyens ne comprennent pas que notre réponse ne soit pas globale » a souligné avec juste raison le président de l’INHES.
De fait, lorsqu’un chantier est pillé ou un individu se trouve agressé dans le métro, nos concitoyens ne se demandent pas si c’est à cause de l’absence de policiers ou en raison de l’inefficacité des agents de sa sécurité privée. « Nous sommes engagés dans une coproduction et nous serons jugés, tous les partenaires, publics et privé, à l’efficacité » a –t-il souligné.
En fait, l’avenir des entreprises du secteur de la sécurité privée touche l’ensemble de nos concitoyens et il est donc intéressant de se préoccuper des problèmes que rencontre cette profession y compris dans ses relations avec l’Etat qui représente environ 30% de son chiffre d’affaires !
Au cours de cette Convention, il a été dit que l’Etat ne joue pas bien son rôle pour deux raisons essentielles. La première parce qu’il a tendance à faire du dumping comme les directeurs de sécurité du secteur privé et à aller vers le moins disant. C’est un « mauvais acheteur » a déclaré Patrick Haas, spécialiste des questions de sécurité.
Par ailleurs, l’Etat peu enclin à déléguer du pouvoir tarde à faire sortir les décrets attendus notamment sur la carte professionnelle des agents de la sécurité privée qui doit entrer en application au plus tard le 1er janvier 2009.
Une insatisfaction réciproque entre acheteurs et prestataires
La grande difficulté rencontrée par la profession de la surveillance humaine est son manque de transparence et d’efficacité. Comme le dit, Claude Tarlet le président de l’USP (l’Union des Entreprises de Sécurité privée) co-organisateur avec son collègue Jean-Luc Lattuca du Syndicat national des entreprises de sécurité (SNES) : « nos clients ne sont pas satisfaits des prestations que nous leur offrons et globalement nous ne sommes pas satisfaits, nous prestataires des conditions dans lesquelles nous développons notre offre ».
D’un côté, les entreprises de sécurité privée offrent souvent des « missions trop bas de gamme » avec des qualités de prestation inégales - quand ce ne sont pas des pratiques en marge de la légalité -. D’un autre côté, les acheteurs, directeurs de sécurité souhaiteraient acheter « de la sécurité… en sécurité » comme l’a affirmé Hervé Pierre, directeur de la sécurité de Danone et vice-président du club des directeurs de sécurité des entreprises (CDSE).
Commanditaires et prestataires de services sont donc tombés d’accord pour se rencontrer régulièrement afin de mieux définir les missions de sécurité et envisager les mesures visant à améliorer la formation des agents de la sécurité privée grâce notamment à un contrôle accru de ces agents.
« Sécuriser » le secteur de la sécurité privée
Car les directeurs de sécurité des entreprises pâtissent eux aussi des insuffisances de la profession dans la mesure où les responsables financiers - qui ne voient pas la différence « entre un agent de sécurité qui travaille et un autre qui ne travaille pas » comme l’a dit un responsable d’une chaîne de grands magasins – ont tendance à choisir les prix les plus bas ce qui enfonce un peu plus la profession. Il a été dit qu’au dessous de 18 € l’heure, un prestataire de services ne peut pas offrir un service de sécurité de qualité. La sécurité privée est « victime aujourd’hui d’une sous qualification des personnels mis à disposition sur nos sites ; nous souffrons d’une baisse de qualité, d’un trop grand turn over » a encore indiqué Thierry Cadiot, vice-président de l’Association des Directeurs et responsables de Services Généraux (Arseg). D’où la nécessité d’organiser la profession, de l’encadrer mieux et de la « dynamiser » pour éviter que le gardiennage ne soit réalisé que par des « kilos/hommes en palette » pour « changer la donne » et de passer « du dumping au contrat de performance durable et responsable ».
Chacun doit y mettre du sien. L’Etat tout d’abord doit éviter les facilités du moins disant social ou des subventions ; les grands leaders de la profession ensuite doivent résister à la tentation de la sous-traitance et les acheteurs de services qui réclament du haut de gamme doivent s’engager à payer à sa juste valeurs cette nouvelle « valeur ajoutée ».
La Convention qui s’est achevée sur la décision de créer un lieu de rencontre entre prestataires et acheteurs et un autre en présence des représentant de l’Etat (voir l’interview de Claude Tarlet ci-dessous) marque une étape vers la mise au point nécessaire des bonnes pratiques qui devraient contribuer à rassurer et à sécuriser à la fois les acteurs du marché et… nos concitoyens.
François Gervais

Claude Tarlet, président de l’USP :
« Dépasser une logique de prix pour aller vers une logique de valeurs »
- Quelles sont les principales décisions de cette journée sur « le contrat de performance durable et responsable » dans le marché de la surveillance humaine ?
« La profession est rassemblée l’Union des Entreprises de Sécurité privée (USP) et le Syndicat national des entreprises de sécurité (SNES) pour échanger avec l’ensemble des représentants des associations d’acheteurs et de directeurs de sécurité, nos clients. Nous faisons tous un constat très simple. Globalement nos clients ne sont pas satisfaits des prestations que nous leur offrons et globalement nous ne sommes pas satisfaits, nous prestataires, des conditions dans lesquelles nous développons notre offre. Nous souhaitons mettre à plat ce qui peut être aujourd’hui une source de déséquilibres entre nous et par le dialogue tenter de mieux nous connaître. Nous avons demandé à nos clients d’être plus pédagogiques sur l’ensemble des contraintes qui pèsent sur nos activités et de développer avec eux des actions d’information et de communication auprès de leurs adhérents et nous les avons invité à échanger avec nous de la même manière.
La première décision porte sur la création d’un groupe de travail dans lequel l’ensemble de ces associations et la profession sera représentée.
Deuxième décision très forte : la création d’un groupe de travail tripartite dans lequel il y aura à la fois des représentants de l’Etat, des clients et de prestataires ».
- Il a été question au cours de cette Convention du prix de l’heure dans le métier de la surveillance humaine. N’envisagez-vous pas fixer un prix plancher?
« Il est tout à fait impossible aux organisations professionnelles de donner un prix minimum. C’est interdit par la loi. Ce que nous pouvons faire c’est de la pédagogie sur le coût minimum de la main d’œuvre. Une entreprise qui recrute, encadre et forme dans l’esprit de la loi va avoir un minimum de tant. Nous ne pouvons pas aller au delà. Par contre nous pensons qu’il faut dépasser cette logique de prix et aller manifestement vers une logique de valeurs ».
- Vis-à-vis de l’Etat quelles sont vos critiques ?
« L’Etat aujourd’hui est présent dans l’organisation de notre métier car c’est lui qui régule l’exercice de notre profession et en même temps, il est client. Entre 25% et 30% de la commande de notre marché est une commande publique. Donc nous essayons là aussi de convaincre l’Etat de choisir des entreprises qui offrent des prix qui leur permettent d’être pérennes. Aujourd’hui ce que nous observons c’est l’inverse. C’est à dire que la priorité est donnée très souvent à des entreprises dont l’offre est anormalement basse ».

Le directeur de la Lettre Horizons
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