La lettre de la décentralisation



Le fait politique du 29 mars 2007

" La famille affaire publique et privée "
de Michel Godet et Evelyne Sullerot
Un risque pour la natalité en France :
les familles nombreuses sont pauvres !

Notre pays détient le " ruban bleu " des naissances en Europe. En 2006, le taux de fécondité a atteint deux enfants en se rapprochant doucement du niveau nécessaire au remplacement des générations. C'est une exception française puisque nos voisins ont plongé dans des taux irrattrapables de 1,2 à 1,4 qui font peur au point qu'en Grande-Bretagne ou en Allemagne par exemple, les politiques familiales sont considérées comme urgentes et prioritaires.
On connaît les raisons du " miracle " français sur la lancée de la politique nataliste adoptée après la Libération et avec les " Trente Glorieuses " : les allocations familiales versées par la Sécurité sociale, une politique fiscale dite du " quotient familial " qui bénéficie de manière universelle à toute la population et dernière spécialité française : les crèches et l'école maternelle qui permettent aujourd'hui à notre pays d'avoir le taux le plus élevé de mères de famille au travail de l'Union européenne.

Sans l'apport bienvenu des immigrés
Il ne faudrait pas croire cependant que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Dans la préface à l'intéressant ouvrage du professeur Michel Godet et de la sociologue, Evelyne Sullerot, le président délégué du Conseil d'analyse économique (CAE) , Christian de Boissieu relève que 25% des naissances de 2006 sont issues dans notre pays de deux parents immigrés. " Sans cet apport bienvenu, explique-t-il, l'indicateur de fécondité aurait été en 2006 non pas de deux enfants par femme mais de 1,7.
Les immigrés représentent 20% de la population mais sont à l'origine de 40% des naissances. Il n'y aurait que des avantages à cet état de fait si ces enfants d'immigrés se trouvaient répartis également sur tout le territoire, mais il n'en est rien. L'Île-de-France concentre 40% des étrangers et des immigrés et cette concentration, selon lui, produit des écoles où l'intégration se révèle impossible. D'où la conclusion amère de Christian de Boissieu : " si l'on intervient pas vigoureusement pour encourager une plus grande mixité dans les écoles et une meilleure éducation des jeunes issus de l'immigration, le surcroît de naissances d'aujourd'hui apportera plus de problèmes que de solutions ! "...
Voilà une entrée en matière qui donne à réfléchir de la part d'un haut fonctionnaire chargé de la prospective économique, même si certaines études récentes tendraient à prouver que les femmes issues de l'immigration n'ont pas plus d'enfants que les françaises de souche.

Le poids excessif de la CSG
En présentant cet ouvrage en compagnie d'Evelyne Sullerot, le 28 mars dans les locaux de la Documentation française, quai Voltaire à Paris, Michel Godet a évoqué la politique fiscale en soulignant que plus les familles avaient d'enfants plus leur niveau de vie baissait. Sur la base 100 d'un couple sans enfant, un foyer avec un enfant perdait en 2000, 10% après transfert et impôts (moins 13% en 2007), 20% avec deux enfants, 25% avec trois enfants et 35% avec quatre enfants et plus !
La raison ? Selon lui, elle tient au poids de la CSG par rapport à l'impôt sur le revenu. La CSG représente aujourd'hui 130% de l'impôt sur le revenu, affirme-t-il. Les familles avec enfants monoparentales ou familles nombreuses paient deux fois plus en proportion de CSG que d'impôt sur le revenu. Quand une cotisation représente 130% de l'IRPP c'est un impôt. Il est d'ailleurs considéré comme tel par Bruxelles qui la range dans les prélèvements obligatoires. D'où la proposition " numéro un " parmi les douze retenues par les auteurs dans l'ouvrage, celle de "familiariser" la CSG, c'est à dire de la moduler en attribuant 0,5 part par enfant à charge. Pour compenser la réduction de ressources fiscales que représenterait cette mesure, les auteurs proposent de ramener le coefficient conjugal de 2 à 1,7. En effet, estiment-ils, des personnes vivant sous le même toit font des économies d'échelle, et l'Etat doit rester neutre vis-à-vis du statut matrimonial. Mais, il y a peu de chances pour que cette proposition testée devant les candidats à l'élection présidentielle soit retenue. Michel Godet a confié qu'un candidat (ou une candidate) avait rétorqué à sa demande : "on en pas se mettre à dos les couples qui n'ont pas d'enfants ou qui n'en ont plus !".
Il n'empêche. On constate qu'en France comme ailleurs en Europe une femme sur deux voudrait avoir un enfant de plus mais y renonce pour des raisons économiques. " On ne fait pas d'enfant pour avoir de l'argent mais on peut y renoncer par des raisons économiques à la marge " a-t-il souligné.

La fiscalité avantage les couples sans enfant
Tout le monde reconnaît que la fiscalité en 2007 avantage surtout les couples sans enfant et les ménages seuls. " Si l'on augmente la CSG cela ne fera qu'appauvrir les familles nombreuses dont on a besoin pour l'investissement en capital humain " estime encore Michel Godet. Il se prononce également contre un " ciblage " social visant à aider les familles avec enfants qui en ont le plus besoin. " Il serait dangereux, par exemple, de dire que l'on va limiter les allocations familiales aux catégories modestes. C'est le meilleur moyen de les tuer, car selon la formule bien connue : " les mesures pour les pauvres finissent par devenir de pauvres mesures ". " Il ne convent pas de mettre dans la politique familiale de choses qui sont de l'ordre social " a-t-il ajouté.
De même, Michel Godet a estimé qu'il fallait prendre garde qu'au sein de chaque catégorie -modeste, moyenne ou aisée - ceux qui ont des enfants ne soient pas discriminés par rapport à ceux qui n'en ont pas. " Il ne faut pas décourager ceux qui investissent dans le capital humain " a-t-il conclu.

La famille qui joue son rôle est rentable

De son côté, la sociologue Evelyne Sullerot a souligné combien était " rentable " la famille " qui remplit son rôle ". La politique familiale actuelle octroie en moyenne un surplus de revenu aux familles de 2 400 euros par an et par enfant. Mais dans le cas où il faudrait remplacer la famille en cas de carence des parents, la dépense qui incomberait à la collectivité serait autrement plus considérable : six fois plus élevée si l'enfant est placé dans une famille d'accueil, douze fois plus forte si l'enfant est placé dans un organisme public. Sans parler d'une place dans les centres d'éducation renforcée qui s'élève à 180 000 euros par enfant !
Il y a beaucoup d'autres pistes de réflexion dans cet ouvrage qui traite notamment des séparations mal gérées - pendant longtemps la question des conséquences des divorces est restée taboue -, de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale et notamment de l'aide des pères aux travaux domestiques. Les pays où les pères s'impliquent peu sont les moins féconds comme au Japon ou en Espagne.
Les familles avec enfants occupent la majorité dans la population (54%) mais elles ne constituent pas à proprement parler un lobby puissant au présent (elles ne représentent qu'un tiers des électeurs). Le simple bon sens devrait pourtant s'imposer si l'on se rappelle cet avertissement du grand sociologue Alfred Sauvy : " s'il n'y a pas d'enfants aujourd'hui, il n'y aura pas de retraites demain "… A mettre entre toutes les mains même celles des enfants et adolescents.

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Le directeur de la Lettre Horizons politiques

 

 

" La famille, affaire privée et publique "
La Documentation française,
344 pages, 12 €

 

 

 
 

 

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