La lettre de la décentralisation





Le fait politique du 12 mai 2006


Le " Décidor Terminator " Villepin,
épinglé par le philosophe-chroniqueur
Alain Etchegoyene

L'ancien commissaire au Plan Alain Etchegoyen qui fut membre du cabinet de Claude Allègre avant d'être nommé au Plan par Jean Pierre Raffarin puis licencié sans ménagement le 27 octobre 2005 -ceci explique cela- par Dominique de Villepin, dresse un portrait au vitriol du Premier ministre qu'il surnomme "Décidor Terminator" dans son dernier livre Votre devoir est de vous taire. Le titre de ce livre reprend les termes mêmes de la brève conversation téléphonique entre le Premier ministre et l'ex-Commissaire au Plan, qui avait appris ce jour-là par une dépêche de l'AFP que le chef du gouvernement avait décidé de supprimer le Commissariat du Plan. "Vous êtes un haut fonctionnaire. Votre devoir est de taire", lui dit crûment le chef du gouvernement avant de le convoquer à son bureau de Matignon le soir même à 19h15. Ce normalien, agrégé de philosophie, qui connaît bien le monde politique, n'en revient toujours pas puisque Dominique de Villepin, six mois après son entrée à l'hôtel Matignon, n'avait encore jamais pris la peine de le recevoir ni de venir au Plan qui était pourtant l'un de ses services !

Un personnage… " dangereux "

Depuis lors, Alain Etchegoyen a réfléchi à cet épisode incompréhensible pour lui. Il en a tiré deux conclusions.
D'une part, elle tient à la personnalité même de l'ancien secrétaire général de l'Elysée, prototype de l'élite intellectuelle française qui décide tout seul. "Il décide parce qu'il est pressé et qu'il veut en finir. Décidor, il décide; Terminator, il en finit, il termine, au besoin il extermine…" Et l'auteur achève ce portrait féroce en affirmant après la crise du CPE: "Il ne faut pas beaucoup de temps pour prendre conscience de l'infini fossé qui peut exister entre Dominique de Villepin et la réalité sociale de notre pays. Les banlieues lui sont plus inconnues que les forêts impénétrables de l'Afrique ou les Papous de Nouvelle-Guinée."
D'autre part, l'auteur dénonce la stratégie du "bunker" dans laquelle Dominique de Villepin s'est enfermé, juge-t-il, "plus vite que tous les autres". Pour lui, la suppression du Plan s'inscrit dans sa stratégie anti-Sarkozy. "Ce service du Premier ministre doit servir uniquement le Premier ministre. Plus jamais ne doit se reproduire un coup comme celui des autoroutes : les sarkozistes attaquent alors le gouvernement en exhibant un texte du Plan (…) Mieux vaut supprimer le Plan que le voir utilisé par l'adversaire."
Bref, obsédé par son avenir politique et la stratégie anti-Sarkozy de l'Elysée, Dominique de Villepin fonce : "Decidor Terminator est un personnage dangereux", assène Alain Etchegoyen.

Les médias priment dans toutes les décisions politiques…

En dehors d'une galerie de portraits, de croquis et d'anecdotes vécues -il descend également en flammes Ségolène Royal "très soupe au lait" et obsédée par les questions d'image dont il fut l'un des collaborateurs au cabinet de Claude Allègre et qui fut la cause principale de sa démission de ce poste-, le philosophe engagé en politique dresse dans ses carnets de voyage "à gauche et à droite", quelques vérités qui résonnent de façon particulière dans les circonstances actuelles. Il met en évidence le déséquilibre croissant entre l'ambition personnelle et l'intérêt général, le temps électoral et le temps de la réforme, le processus de décision et l'urgence de la médiatisation. "La décision politique, affirme-t-il encore, est la plupart du temps déterminé par les comportements médiatiques. On mesure mal à quel point les médias influencent les décisions politiques. Il suffit qu'une nouvelle information dissimule un mouvement social pour que ce dernier échoue. La décision politique est la plupart du temps déterminée par les comportements médiatiques (…) Ce sont les médias parisiens et nationaux qui priment."
Voici une réflexion d'évidence qui a une résonance particulière en pleine "affaire" Clearstream. Les Français ne comprennent pratiquement rien aux tenants et aboutissants de cette "affaire" alimentée chaque jour par les médias nationaux et en particulier Le Monde. L'erreur de ceux qui nous gouvernent -de Valéry Giscard d'Estaing avec l' "affaire des diamants", à Jacques Chirac (qui, selon Le Monde, aurait perçu 100 000 dollars (78 000 €) par an pendant huit ans, au titre de conseiller étranger d'un prix culturel patronné par la Maison impériale du Japon), en passant par Dominique de Villepin- consiste à ne pas s'expliquer ou prendre clairement position, ce qui laisse toujours la place au doute et aux campagnes médiatiques où il est bien difficile de démêler le vrai du faux.

La présidentielle idéale pour 2007 : Sarko-Aubry !
En dehors de ces considérations générales sur l'exercice du pouvoir que l'on aurait aimé encore plus nombreuses, Alain Etchegoyen s'amuse à croquer des portraits de personnalités connues et d'évaluer leurs chances présidentielles. Pour Ségolène Royal qu'il n'apprécie guère, il est clair et net. "Je ne pense pas du tout que les socialistes puissent la désigner comme candidate à l'Elysée" affirme-t-il. De même, il estime pour Lionel Jospin que "la pire des tentations serait pour lui de revenir". Il a une "affection particulière" en revanche pour Martine Aubry. "Je suis persuadé qu'elle est le genre de femmes dont nous avons besoin. Je la compare à Nicolas Sarkozy à gauche." Il place l'ancienne ministre socialiste parmi les "deux ou trois personnes à gauche" qui possèdent la stature présidentielle.
Alain Etchegoyen rêve même d'une campagne présidentielle qui les ferait s'affronter. Et bon point pour le ministre d'Etat-président de l'UMP, l'auteur a l'intuition que Nicolas Sarkozy n'aurait pas "supprimer le Plan". Ou alors, écrit-il, "il aurait probablement répondu de sa décision devant les hommes et les femmes concernés. Il ne suffit pas de décider, il faut agir en responsable".
Un nouveau coup de pied de l'âne contre l'hôte actuel de Matignon qui décidément devient la cible idéale des ouvrages qui sortent en ce moment en librairie, de Franz-Olivier Giesbert à Michel Roussin. Il se dit même qu'un ancien directeur de l'AFP à Bogota doit sortir un livre réquisitoire contre l'attitude de Dominique de Villepin lors des tentatives de libération d'Ingrid Betancourt en Colombie.
Ce livre distrayant peut être abordé par deux "entrées": celle de l'ère du temps et des croquis des hommes et femmes politiques dont on parle; l'autre, plus intéressante mais trop succincte, d'un audit de notre démocratie qu'il reste urgent à réaliser et à méditer.

bloc-signature-gervais.gif (4000 octets)
Le directeur de la Lettre Horizons politiques

 

 

Alain Etchegoyen : Votre devoir est de vous taire
L'Archipel, 286 pages, 18,95 €

 

 
 

 

© Horizons Politiques

Retour au fait politique du jour