La lettre de la décentralisation





Le fait politique du 27 mars 2006


Crise du CPE, méthode de gouvernement,
préparation de l'élection présidentielle
La France en proie au doute
est à la recherche d'elle-même

Les instituts de sondages déçoivent souvent surtout lorsqu'ils prétendent jouer les baromètres de l'opinion publique sur les chances des candidats à l'élection présidentielle. Le cuisant échec de 2002 - aucun d'entre eux n'avait prévu la présence de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour - est là pour le prouver. En revanche ces mêmes instituts sont particulièrement précieux lorsqu'ils décèlent à travers les réactions des Français aux grands sujets de société les évolutions et donc les enjeux politiques.
C'est le cas avec le dernier ouvrage sur L'état de l'opinion en 2006 présenté à partir des enquêtes et des sondages que l'institut TNS Sofres effectue chaque année. Personne ne sera étonné de constater qu'en 2006 la France est " en pleine recherche d'elle-même ". L'étude la plus intéressante de l'ouvrage, réalisée par Emmanuel Rivière (1) concerne les " valeurs idéologiques " actuelles dans notre pays.

Des Français sceptiques sur leur devenir

Un constat d'abord : la société française apparaît comme étant en proie " au doute sur ses valeurs ", " sceptique sur son devenir " (52% des Français estiment que la mondialisation est une mauvaise chose pour la France) et " traversée par des clivages mal représentés par le champ politique". De fait, la fin du XXe siècle a sonné " le glas des idéologies ". Les Français jugent la politique à l'aune de leurs propres réactions individuelles et culturelles. Seuls les " noyaux durs " minoritaires continuent à se référer à des principes théoriques. L'exemple de l'attitude vis à vis de l'immigration et du droit de vote des étrangers est symptomatique. L'hostilité y est deux fois plus importante chez les personnes sans diplômes. Ce qui peut expliquer en partie le passage - non idéologique mais pratique - d'une partie de l'électorat de gauche communiste vers l'extrême de l'autre camp.
D'un point de vue purement politique, le " malaise français " actuel peut inciter à résister pour la sauvegarde des avantages acquis de notre modèle français. Pour d'autres, au contraire, il peut être un encouragement au changement radical car il tend à montrer que le pays pourrait être " mûr pour une nouvelle étape " et qu'il est à la recherche d'un grand dessein. Deux attitudes " présidentielles " peuvent en découler, selon l'auteur de l'étude : la première consisterait " à jouer la carte de la proximité en restant dans le flou idéologique ", la seconde inciterait à construire " un grand dessein avec la contrainte d'avoir à convaincre sur les choix qu'il impose ".

Les critères personnels passent avant l'idéologie

Or, et c'est précisément là où l'étude est la plus intéressante, ce sont ces choix seront rendus particulièrement complexes par l'évolution de l'opinion les contradictions qu'expriment nos compatriotes. A partir de plusieurs enquêtes réalisées sur des questions comme le service minimum dans les transports publics, la suppression de certains services publics ou l'assouplissement du code du travail, Emmanuel Rivière relève que l'opinion en général refuse de prendre en compte les " considérations macro-économiques et les sacrifices quelles imposeraient à quelques uns ". C'est ainsi que les Français ont tendance à placer le maintien des avantages acquis au dessus au dessus des " théories " qu'on leur propose de part et d'autre. Ainsi c'est à partir de critères précis et pratiques et non d'a priori idéologiques que les électeurs de droite et de gauche sont en majorité favorables au service minimum dans les transports en commun, contre les privatisations ou la suppression des services publics y compris là où le nombre d'habitants est faible.
On serait tenté de dire que les Français en 2006 veulent le beurre et l'argent du beurre : le changement et la sécurité. Le slogan " fédérateur " de la société française est non pas celui du " moins d'Etat " mais du " mieux d'Etat ". Nos compatriotes ne souhaitent pas jeter le bébé étatique de la sécurité et de l'égalité avec l'eau du bain des " théories libérales d'économie politique ".
C'est ainsi que 53% d'entre eux contre 41% sont opposés à l'assouplissement du code du travail pour faciliter licenciements et embauches. Plus encore 91% (dont 86% à droite) refusent la possibilité pour les entreprises de licencier des salariés même si elles font des bénéfices.
En sens inverse, il apparaît que le service minimum, idée de droite, recueille l'assentiment de 70% des sympathisants de gauche et qu'une majorité des sympathisants de gauche (51%) est favorable à la suppression des allocations chômage pour les chômeurs qui refusent un emploi.

La " fracture générationnelle "

L'autre accent de cette enquête sur la France à la recherche d'elle-même met en relief une " fracture générationnelle ", la France doute de sa jeunesse. Selon Emmanuel Rivière, ce n'est pas un hasard si la problématique s'est beaucoup focalisée ces deniers temps sur la délinquance juvénile et plus particulièrement celle du jeune des cités. " Ses références culturelles sont différentes, son territoire est différent " insiste-t-il. C'est la fin de la génération mai 68 avec une inversion des valeurs prônées à l'époque.
Une enquête TNS Sofres réalisée en octobre 2005 indique ainsi que ce qui manque le plus aux jeunes ce sont : " le respect d'autrui " (62%), le goût du travail (54%) et le respect de l'autorité (51%). Cela se concrétise dans l'évolution de l'attitude de nos compatriotes à l'égard de l'école. Ils sont de plus en plus nombreux - de 53% en 1998 à 65% en 2005 - à exiger que " l'école donne avant tout le sens de la discipline et de l'effort " et de moins en moins nombreux à souhaiter - de 44% en 1998 à 33% en 2005- que l'école forment des gens à l'esprit éveillé et critique.
Le hiatus entre générations est aussi flagrant dans le domaine de la morale et des mœurs privées. Le mariage homosexuel approuvé par les deux tiers des moins de 35 ans est rejeté par les plus de 50 ans. Idem pour l'adoption d'enfants de couples homosexuels. Il y a là matière, estime l'auteur à nourrir un peu plus " le malaise d'une société qui peine à s'accorder de manière consensuelle sur les évolutions des comportements privés. Et qui se défie de sa jeunesse alors même que beaucoup des enjeux du moment (retraite, dépendance, dette) posent la question de la solidarité intergénérationnelle ".
Voilà quelques uns des défis que nos gouvernants et futurs prétendants à l'Elysée ont ou auront à résoudre dans un an. Il leur faudra un courage à toute épreuve, une vision cohérente et beaucoup de chance pour dissiper un malaise français de plus en plus palpable dans l'opinion. Pourront-ils y parvenir ? On ne peut que le souhaiter.

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Le directeur de la Lettre Horizons politiques

 

 

(1) L'état de l'opinion 2006 présenté par Olivier Duhamel et Brice Teinturier, 346 pages édition du Seuil 27 €

 

 
 

 

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