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Les instituts de sondages déçoivent
souvent surtout lorsqu'ils prétendent jouer
les baromètres de l'opinion publique sur
les chances des candidats à l'élection
présidentielle. Le cuisant échec de
2002 - aucun d'entre eux n'avait prévu la
présence de Jean-Marie Le Pen au deuxième
tour - est là pour le prouver. En revanche
ces mêmes instituts sont particulièrement
précieux lorsqu'ils décèlent
à travers les réactions des Français
aux grands sujets de société les évolutions
et donc les enjeux politiques.
C'est
le cas avec le dernier ouvrage sur L'état
de l'opinion en 2006 présenté
à partir des enquêtes et des sondages
que l'institut TNS Sofres effectue chaque année.
Personne ne sera étonné de constater
qu'en 2006 la France est " en pleine recherche
d'elle-même ". L'étude la plus
intéressante de l'ouvrage, réalisée
par Emmanuel Rivière (1)
concerne les " valeurs idéologiques
" actuelles dans notre pays.
Des Français sceptiques
sur leur devenir
Un constat d'abord : la société française
apparaît comme étant en proie "
au doute sur ses valeurs ", " sceptique
sur son devenir " (52% des Français
estiment que la mondialisation est une mauvaise
chose pour la France) et " traversée
par des clivages mal représentés par
le champ politique". De fait, la fin du XXe
siècle a sonné " le glas des
idéologies ". Les Français jugent
la politique à l'aune de leurs propres réactions
individuelles et culturelles. Seuls les " noyaux
durs " minoritaires continuent à se
référer à des principes théoriques.
L'exemple de l'attitude vis à vis de l'immigration
et du droit de vote des étrangers est symptomatique.
L'hostilité y est deux fois plus importante
chez les personnes sans diplômes. Ce qui peut
expliquer en partie le passage - non idéologique
mais pratique - d'une partie de l'électorat
de gauche communiste vers l'extrême de l'autre
camp.
D'un point de vue purement politique, le "
malaise français " actuel peut inciter
à résister pour la sauvegarde des
avantages acquis de notre modèle français.
Pour d'autres, au contraire, il peut être
un encouragement au changement radical car il tend
à montrer que le pays pourrait être
" mûr pour une nouvelle étape
" et qu'il est à la recherche d'un grand
dessein. Deux attitudes " présidentielles
" peuvent en découler, selon l'auteur
de l'étude : la première consisterait
" à jouer la carte de la proximité
en restant dans le flou idéologique ",
la seconde inciterait à construire "
un grand dessein avec la contrainte d'avoir à
convaincre sur les choix qu'il impose ".
Les critères personnels
passent avant l'idéologie
Or, et c'est précisément là
où l'étude est la plus intéressante,
ce sont ces choix seront rendus particulièrement
complexes par l'évolution de l'opinion les
contradictions qu'expriment nos compatriotes. A
partir de plusieurs enquêtes réalisées
sur des questions comme le service minimum dans
les transports publics, la suppression de certains
services publics ou l'assouplissement du code du
travail, Emmanuel Rivière relève que
l'opinion en général refuse de prendre
en compte les " considérations macro-économiques
et les sacrifices quelles imposeraient à
quelques uns ". C'est ainsi que les Français
ont tendance à placer le maintien des avantages
acquis au dessus au dessus des " théories
" qu'on leur propose de part et d'autre. Ainsi
c'est à partir de critères précis
et pratiques et non d'a priori idéologiques
que les électeurs de droite et de gauche
sont en majorité favorables au service minimum
dans les transports en commun, contre les privatisations
ou la suppression des services publics y compris
là où le nombre d'habitants est faible.
On serait tenté de dire que les Français
en 2006 veulent le beurre et l'argent du beurre
: le changement et la sécurité. Le
slogan " fédérateur " de
la société française est non
pas celui du " moins d'Etat " mais du
" mieux d'Etat ". Nos compatriotes ne
souhaitent pas jeter le bébé étatique
de la sécurité et de l'égalité
avec l'eau du bain des " théories libérales
d'économie politique ".
C'est ainsi que 53% d'entre eux contre 41% sont
opposés à l'assouplissement du code
du travail pour faciliter licenciements et embauches.
Plus encore 91% (dont 86% à droite) refusent
la possibilité pour les entreprises de licencier
des salariés même si elles font des
bénéfices.
En sens inverse, il apparaît que le service
minimum, idée de droite, recueille l'assentiment
de 70% des sympathisants de gauche et qu'une majorité
des sympathisants de gauche (51%) est favorable
à la suppression des allocations chômage
pour les chômeurs qui refusent un emploi.
La " fracture générationnelle
"
L'autre accent de cette enquête sur la France
à la recherche d'elle-même met en relief
une " fracture générationnelle
", la France doute de sa jeunesse. Selon Emmanuel
Rivière, ce n'est pas un hasard si la problématique
s'est beaucoup focalisée ces deniers temps
sur la délinquance juvénile et plus
particulièrement celle du jeune des cités.
" Ses références culturelles
sont différentes, son territoire est différent
" insiste-t-il. C'est la fin de la génération
mai 68 avec une inversion des valeurs prônées
à l'époque.
Une enquête TNS Sofres réalisée
en octobre 2005 indique ainsi que ce qui manque
le plus aux jeunes ce sont : " le respect d'autrui
" (62%), le goût du travail (54%) et
le respect de l'autorité (51%). Cela se concrétise
dans l'évolution de l'attitude de nos compatriotes
à l'égard de l'école. Ils sont
de plus en plus nombreux - de 53% en 1998 à
65% en 2005 - à exiger que " l'école
donne avant tout le sens de la discipline et de
l'effort " et de moins en moins nombreux à
souhaiter - de 44% en 1998 à 33% en 2005-
que l'école forment des gens à l'esprit
éveillé et critique.
Le hiatus entre générations est aussi
flagrant dans le domaine de la morale et des murs
privées. Le mariage homosexuel approuvé
par les deux tiers des moins de 35 ans est rejeté
par les plus de 50 ans. Idem pour l'adoption d'enfants
de couples homosexuels. Il y a là matière,
estime l'auteur à nourrir un peu plus "
le malaise d'une société qui peine
à s'accorder de manière consensuelle
sur les évolutions des comportements privés.
Et qui se défie de sa jeunesse alors même
que beaucoup des enjeux du moment (retraite, dépendance,
dette) posent la question de la solidarité
intergénérationnelle ".
Voilà quelques uns des défis que nos
gouvernants et futurs prétendants à
l'Elysée ont ou auront à résoudre
dans un an. Il leur faudra un courage à toute
épreuve, une vision cohérente et beaucoup
de chance pour dissiper un malaise français
de plus en plus palpable dans l'opinion. Pourront-ils
y parvenir ? On ne peut que le souhaiter.

Le directeur de la Lettre Horizons
politiques
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