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Lorsqu'un lecteur - électeur - a une visite
à effectuer dans un lieu connu, chargé
d'histoire, mieux vaut qu'il soit accompagné
par un bon connaisseur des lieux. C'est le cas pour
Claude Lévy, ancien journaliste de l'Agence
France-Presse qui fut correspondant pendant douze
ans auprès d'un Sénat qu'il présente
comme un " petit coin de province implanté
dans la capitale " et dont il connaît
les moindres détails...et ressorts.
Cette enquête sur le Sénat est un ouvrage
complet qui conjugue à la fois les aspects
historique, politique et anecdotiques avec des révélations
inédites. Ce livre fourmille de portraits
savoureux captés sur le vif.
De Dassault à Charasse
en passant par Poncelet et Poher
On découvrira avec étonnement
la description ubuesque de l'arrivée au Palais
du Luxembourg de l'avionneur, Serge Dassault, accompagné
par deux gardes du corps armés qu'il conservera
auprès de lui pendant plusieurs semaines-
entorse absurde et inutile au règlement -
et du comportement outrancier de ce patron de presse
qui oublie de payer Le Figaro au bureau de tabac
du Sénat considérant que tout lui
est du.
Il y en a aussi pour le " tonitruant "
Michel Charasse, sénateur socialiste du Puy-de-Dôme,
hors norme, dont les incartades sont multiples.
Ce " Coluche " auvergnat qui fume à
longueur de journée des havanes de gros calibre
rendit par exemple en 2002 un insigne service au
gouvernement Raffarin en étant à l'origine
d'un amendement augmentant de 70% les salaires des
ministres.
Les conditions jugées peu conforme à
l'idéal socialiste dans lesquelles cet ancien
conseiller de François Mitterrand passa quelques
plats à la droite lui valurent d'être
éjecté du poste de questeur par ses
propres amis deux ans plus tard ! On apprendra par
la même occasion que le club des fumeurs de
havanes crée en 1990 par André Santini
et dont fait partie Michel Charasse tout comme le
président de l'Assemblée nationale
Jean-Louis Debré, est en passe de remplacer
la toujours mystérieuse et influente, Fraternelle
parlementaire des francs-maçons
Cette enquête ne se contente pas de dresser
les portraits de sénateurs célèbres
ou de présenter les bilans des anciens présidents
comme Alain Poher qui a battu les records de longévité
au " Plateau " du Sénat (vingt
quatre ans) alors qu'il fut élu en 1968 à
la surprise générale au troisième
tour à trois heures du matin alors qu'il
n'avait pas figuré dans les deux premiers.
Il rentra chez lui au petit matin sans rien dire
à femme qui l'apprit seulement le lendemain
à la radio. Il analyse aussi la personnalité
de l'actuel président, Christian Poncelet,
le premier gaulliste à avoir été
élu à la présidence du Sénat.
Un homme méthodique et efficace, un rien
maquignon qui, fils d'agriculteurs vosgiens, fut
placé pendant la deuxième guerre mondiale
dans une famille en Algérie - ce qui n'apparaît
pas dans ses biographies officielles - et lui a
ouvert une palette supplémentaire dans ses
contacts avec les différents milieux politique
et syndicaux.
La nuit commence toujours
à
19h05
Le citoyen lecteur découvrira
aussi avec intérêt le dessous des cartes
de cette Chambre parlementaire richement dotée
d'un budget de plus de 300 millions € (dépensés
sans contrôle autre qu'une collaboration formelle
avec la Cour des comptes) où les 1 222 fonctionnaires
n'ont pas eu à passer aux 35 heures puisqu'ils
en faisaient 32h et dont les 627 agents de base
gagnent entre 3 000 et 5 000 € soit plus que
de nombreux sénateurs. Surtout si l'on ajoute
à leur salaire mensuel les primes de nuit
qui augmentent leurs émoluments de 20% à
50% selon le nombre de séances nocturnes.
Ces séances sont nombreuses puisque le Sénat
- comme l'Assemblée nationale - sont sans
doute les seules entreprises en France où,
été comme hiver, la nuit débit
à 19h05. Tous les fonctionnaires au nom de
l'égalité, précise encore l'auteur,
ont droit au jackpot (il y a encore deux primes
substantielles qui se déclenchent à
0h05 et à partir de 4h05).Ainsi les 78 jardiniers
que personne n'a vu encore travailler sous les projecteurs
au jardin du Luxembourg touchent-ils les primes
de nuit forfaitaires.
De même on apprend de cet observateur avisé
que sur 331 sénateurs, une soixantaine travaille,
une bonne centaine vient épisodiquement au
Sénat et que les 150 autres sont totalement
absents bien que rétribués mensuellement.
Claude Lévy raconte ainsi qu'à la
veille de la réunion d'un congrès
à Versailles, il a vu un sénateur
fraîchement débarqué de sa province,
chercher son bureau dans des lieux qu'il ne connaissait
pas alors qu'il avait été élu
depuis plusieurs années !
Ce livre fourmille aussi de révélations
et d'éclaircissements sur l' " expression
publique " du Sénat : colloques, opéras,
expositions au musée du Luxembourg (deux
millions de visiteurs) dont la gestion est sous
traitée à une firme privée
sans oublier la médiatique télévision
" Public-Sénat " dirigée
par Jean-Pierre Elkabbach pour un salaire estimé
à 14 000 € par mois à la satisfaction
de tous les sénateurs ou presque.
Crever la bulle
mais
comment ?
Reste la réflexion sur
l'évolution du Sénat qui a acquis
une sorte d' " immunité historique "
à travers le référendum manqué
du général de Gaulle en 1969 ce qui
en a fait une Assemblée taboue dans le paysage
politiques français. Et pourtant, comme le
l'écrit fort justement Claude Lévy,
" rien n'est perdu mais le temps presse ".
Ce ne sont pas les dernières " réformettes
" - raccourcissement du mandat de neuf à
six ans, renouvellement par moitié tous les
trois ans et augmentation de 25 sièges -
qui sont à la hauteur des défis posés
à la deuxième Chambre, jugée
trop docile quand la droite gouverne ou trop excessive
en sens inverse quand c'est la gauche.
L'une des solutions d'avenir proposée par
le constitutionnaliste Guy Carcassonne pourrait
être l'affirmation du Sénat comme Chambre
des collectivités locales ( la moitié
de ses membres seraient de droit des élus
locaux, régionaux, départementaux,
de grandes villes) et l'autre moitié de ses
membres serait désignée avec un mode
d'élection à définir mais qui
comporterait une dose de proportionnelle pour débloquer
la situation car, si rien ne change, l'alternance
qui n'est jamais réalisée jusqu'ici
restera impossible ce qui, dans un régime
parlementaire démocratique, risque d'apparaître
comme une " anomalie " selon la fameuse
expression de Lionel Jospin. L'ancien Premier ministre
socialiste tout comme le général de
Gaulle, s'est cassé les dents sur cette "
bulle " cadenassée au fil des temps
et qui paraît inamovible et
increvable.
Un livre politique agréable à lire
qui mérite d'être lu pour mieux comprendre
notre vie politique et les réformes institutionnelles
nécessaires qu'il conviendra d'y apporter
en 2007 et après.

Le directeur de la Lettre Horizons
politiques
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