La lettre de la décentralisation





Le fait politique du 16 février 2006


Le Sénat, " bulle de la République " :
Une visite à lire !…

Lorsqu'un lecteur - électeur - a une visite à effectuer dans un lieu connu, chargé d'histoire, mieux vaut qu'il soit accompagné par un bon connaisseur des lieux. C'est le cas pour Claude Lévy, ancien journaliste de l'Agence France-Presse qui fut correspondant pendant douze ans auprès d'un Sénat qu'il présente comme un " petit coin de province implanté dans la capitale " et dont il connaît les moindres détails...et ressorts.
Cette enquête sur le Sénat est un ouvrage complet qui conjugue à la fois les aspects historique, politique et anecdotiques avec des révélations inédites. Ce livre fourmille de portraits savoureux captés sur le vif.


De Dassault à Charasse en passant par Poncelet et Poher

On découvrira avec étonnement la description ubuesque de l'arrivée au Palais du Luxembourg de l'avionneur, Serge Dassault, accompagné par deux gardes du corps armés qu'il conservera auprès de lui pendant plusieurs semaines- entorse absurde et inutile au règlement - et du comportement outrancier de ce patron de presse qui oublie de payer Le Figaro au bureau de tabac du Sénat considérant que tout lui est du.
Il y en a aussi pour le " tonitruant " Michel Charasse, sénateur socialiste du Puy-de-Dôme, hors norme, dont les incartades sont multiples. Ce " Coluche " auvergnat qui fume à longueur de journée des havanes de gros calibre rendit par exemple en 2002 un insigne service au gouvernement Raffarin en étant à l'origine d'un amendement augmentant de 70% les salaires des ministres.
Les conditions jugées peu conforme à l'idéal socialiste dans lesquelles cet ancien conseiller de François Mitterrand passa quelques plats à la droite lui valurent d'être éjecté du poste de questeur par ses propres amis deux ans plus tard ! On apprendra par la même occasion que le club des fumeurs de havanes crée en 1990 par André Santini et dont fait partie Michel Charasse tout comme le président de l'Assemblée nationale Jean-Louis Debré, est en passe de remplacer la toujours mystérieuse et influente, Fraternelle parlementaire des francs-maçons …

Cette enquête ne se contente pas de dresser les portraits de sénateurs célèbres ou de présenter les bilans des anciens présidents comme Alain Poher qui a battu les records de longévité au " Plateau " du Sénat (vingt quatre ans) alors qu'il fut élu en 1968 à la surprise générale au troisième tour à trois heures du matin alors qu'il n'avait pas figuré dans les deux premiers. Il rentra chez lui au petit matin sans rien dire à femme qui l'apprit seulement le lendemain à la radio. Il analyse aussi la personnalité de l'actuel président, Christian Poncelet, le premier gaulliste à avoir été élu à la présidence du Sénat. Un homme méthodique et efficace, un rien maquignon qui, fils d'agriculteurs vosgiens, fut placé pendant la deuxième guerre mondiale dans une famille en Algérie - ce qui n'apparaît pas dans ses biographies officielles - et lui a ouvert une palette supplémentaire dans ses contacts avec les différents milieux politique et syndicaux.

La nuit commence toujours à …19h05
Le citoyen lecteur découvrira aussi avec intérêt le dessous des cartes de cette Chambre parlementaire richement dotée d'un budget de plus de 300 millions € (dépensés sans contrôle autre qu'une collaboration formelle avec la Cour des comptes) où les 1 222 fonctionnaires n'ont pas eu à passer aux 35 heures puisqu'ils en faisaient 32h et dont les 627 agents de base gagnent entre 3 000 et 5 000 € soit plus que de nombreux sénateurs. Surtout si l'on ajoute à leur salaire mensuel les primes de nuit qui augmentent leurs émoluments de 20% à 50% selon le nombre de séances nocturnes. Ces séances sont nombreuses puisque le Sénat - comme l'Assemblée nationale - sont sans doute les seules entreprises en France où, été comme hiver, la nuit débit à 19h05. Tous les fonctionnaires au nom de l'égalité, précise encore l'auteur, ont droit au jackpot (il y a encore deux primes substantielles qui se déclenchent à 0h05 et à partir de 4h05).Ainsi les 78 jardiniers que personne n'a vu encore travailler sous les projecteurs au jardin du Luxembourg touchent-ils les primes de nuit forfaitaires.
De même on apprend de cet observateur avisé que sur 331 sénateurs, une soixantaine travaille, une bonne centaine vient épisodiquement au Sénat et que les 150 autres sont totalement absents bien que rétribués mensuellement. Claude Lévy raconte ainsi qu'à la veille de la réunion d'un congrès à Versailles, il a vu un sénateur fraîchement débarqué de sa province, chercher son bureau dans des lieux qu'il ne connaissait pas alors qu'il avait été élu depuis plusieurs années !
Ce livre fourmille aussi de révélations et d'éclaircissements sur l' " expression publique " du Sénat : colloques, opéras, expositions au musée du Luxembourg (deux millions de visiteurs) dont la gestion est sous traitée à une firme privée sans oublier la médiatique télévision " Public-Sénat " dirigée par Jean-Pierre Elkabbach pour un salaire estimé à 14 000 € par mois à la satisfaction de tous les sénateurs ou presque.

Crever la bulle…mais comment ?
Reste la réflexion sur l'évolution du Sénat qui a acquis une sorte d' " immunité historique " à travers le référendum manqué du général de Gaulle en 1969 ce qui en a fait une Assemblée taboue dans le paysage politiques français. Et pourtant, comme le l'écrit fort justement Claude Lévy, " rien n'est perdu mais le temps presse ". Ce ne sont pas les dernières " réformettes " - raccourcissement du mandat de neuf à six ans, renouvellement par moitié tous les trois ans et augmentation de 25 sièges - qui sont à la hauteur des défis posés à la deuxième Chambre, jugée trop docile quand la droite gouverne ou trop excessive en sens inverse quand c'est la gauche.
L'une des solutions d'avenir proposée par le constitutionnaliste Guy Carcassonne pourrait être l'affirmation du Sénat comme Chambre des collectivités locales ( la moitié de ses membres seraient de droit des élus locaux, régionaux, départementaux, de grandes villes) et l'autre moitié de ses membres serait désignée avec un mode d'élection à définir mais qui comporterait une dose de proportionnelle pour débloquer la situation car, si rien ne change, l'alternance qui n'est jamais réalisée jusqu'ici restera impossible ce qui, dans un régime parlementaire démocratique, risque d'apparaître comme une " anomalie " selon la fameuse expression de Lionel Jospin. L'ancien Premier ministre socialiste tout comme le général de Gaulle, s'est cassé les dents sur cette " bulle " cadenassée au fil des temps et qui paraît inamovible et …increvable.
Un livre politique agréable à lire qui mérite d'être lu pour mieux comprendre notre vie politique et les réformes institutionnelles nécessaires qu'il conviendra d'y apporter en 2007 et après.

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Le directeur de la Lettre Horizons politiques

 

 

Claude Lévy : La bulle de la République. Enquête sur le Sénat, 237 pages, édition Calmann-Lévy

 

 
 

 

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