D’ores et déjà, les grandes lignes politiques du scrutin des régionales des 14 et 21 mars sont prévisibles. L’opposition devrait pouvoir les gagner très largement. Reste à connaitre l’ampleur de la défaite annoncée du parti unique présidentiel, l’UMP placé sous la menace d’un « grand chelem rose » souhaité par Martine Aubry et redouté par le chef de l’Etat qui n’a pas manégé ses efforts pour aller sur le terrain rameuter ses troupes, en Alsace et Franche-Comté ou recadrer depuis l’Elysée, la campagne francilienne de Valérie Pécresse.
Dans un long entretien accordé le jour même de la clôture de la campagne au « Figaro Magazine », le chef de l’Etat lance un appel à la mobilisation de ses électeurs et annonce pratiquement l’enterrement de la taxe carbone qui devait entrer en vigueur le 1er juillet. Surtout, il donne des indications sur la dernière partie de son quinquennat qui ont pour but de rassurer une partie de son électorat, inquiet du rythme des réformes.
Pour la première fois, le chef de l’Etat envisage une « pause » …au second semestre 2011 « pour que le parlement, s’il le souhaite, puisse délégiférer ». « Nous ferons un audit de toutes les réformes pour les améliorer » précise-t-il. Il est difficile dans ces conditions, comme le prétendait cependant encore le porte-parole de l’UMP, Frédéric Lefebvre, le 12 mars sur « France-Inter », de considérer que le président de la République se tient à sa ligne de conduite qui consistait à « ne pas faire campagne ! ».
L’objectif principal du chef de l’Etat et de la majorité présidentielle consiste à faire en sorte que l’UMP « vire en tête » au premier tour. Ce qui n’est pas acquis puisque les derniers sondages donnent le PS et l’UMP pratiquement à égalité. Toute la stratégie de la majorité présidentielle consiste à créer une dynamique du premier tour pour éviter un vote-sanction qui se traduirait par un grand chelem de l’opposition dans toutes les régions. Ce que prévoient en gros pratiquement tous les sondages sauf pour l’Alsace.
Sarkozy tente de remobiliser son camp avec l’annonce d’une… pause
L’enjeu essentiel de ces quarante huit heures avant le scrutin du 14 mars consiste donc à pousser les « clientèles » électorales traditionnellement acquises à la droite à ne pas s’abstenir. Or, la tendance actuelle compte tenu des effets de la crise va vers une mobilisation de l’électorat de gauche pour un vote-sanction et une démobilisation de l’électorat de droite pour marquer sa déception. Il n’est pas exclu par exemple que la majorité des agriculteurs qui votaient en général à 75% pour la droite – ce fut le cas à la dernière présidentielle - fasse défaut au parti majoritaire pour la première fois dans l’histoire électorale française si l’on considère que la cote de popularité du chef de l’Etat a connu une chute vertigineuse chez les agriculteurs en passant de 87% à 47% ! Cette dégradation se retrouve aussi dans de nombreuses catégories libérales traditionnellement favorables à la droite comme les artisans et commerçants, PME voire chefs d’entreprises sans parler des professions libérales comme celles des avocats ou des médecins libéraux en grève.
Si l’abstention devait atteindre voire dépasser la barre des 50% alors qu’elle n’avait été que de 37,8 % au premier tour des régionales de 2004, ce fait politique devrait être considéré par le pouvoir en place comme une véritable « bérézina électorale ». Le taux d’abstention record était de 40% au premier tour des législatives de 2007 et de 59,3% aux européennes de 2009.
Les dérapages d’une campagne nationale à côté de la plaque
Il faut reconnaître que la campagne des régionales comme l’a souligné avec juste raison, François Bayrou, le président du Modem, a été d’une médiocrité rare et s’est résumée, le plus souvent « aux commentaires des sondages et aux échanges d’injures ». Chacun y a mis du sien y compris au niveau des régions : la « sortie » de Georges Frêche, le président ex-PS sortant de Languedoc-Roussillon accusant l’ancien premier ministre socialiste Laurent Fabius de ne pas avoir « un air très catholique » valant bien le « dérapage » du président du groupe UMP de Sénat, Gérard Longuet recommandant que le socialiste Malek Boutih, fils d’immigrés algériens ne soit pas nommé à la tète de la Halde au prétexte qu’il n’appartiendrait pas au « corps français traditionnel » !... On en passe et de meilleures avec les fausses-vraies révélations sur les prétendues condamnations d’un candidat socialiste, tête de liste du Val d’Oise par des élus de l’UMP qui se sont ensuite rétractés.
Au lieu de ces dérapages indignes, on aurait préféré que la campagne tourne autour du rôle dévolu aux régions et à leurs moyens d’action – les transports surtout ferroviaires (TER), la planification et l’aménagement du territoire, la formation et le développement économique, social et culturel –débattus par les assemblées parlementaires à l’occasion de la réforme des territoires examinée en ce début d’année, par le Sénat. Sans oublier l’avenir économique et financier de régions – elles ne disposeront pratiquement plus de la possibilité de lever l’impôt – ou même de leur destin politique et leur survie puisque les élus des régions et des départements ont vocation à être regroupés au sein des conseils territoriaux en 2014. Or, personne n’a parlé de l’avenir des régions durant cette campagne. De même, il aurait été utile de discuter du mode de scrutin – scrutin de liste à deux tours avec possibilité de se maintenir au deuxième tour pour les listes ayant obtenu 10% des suffrages exprimés et l’opportunité de fusion pour celles qui auront dépassé 5%. Qui va être modifié en 2014, on ne sait pas encore exactement de quelle manière.
Remontée du PS et de Martine Aubry face à la poussée verte
Du côté de l’opposition, - la victoire des socialistes – totale ou partielle - étant annoncée, la principale inconnue réside dans le futur rapport des forces respectif entre le PS et les Verts d’Europe écologie. Car, contrairement à ce qui s’est produit en 2004, la gauche et ses alliés ne présentent pas un front uni au premier tour. Cela est du en particulier à la volonté des Verts de confirmer leur bon score des élections européennes où ils avaient pratiquement fait jeu égal avec le PS, le devançant même dans certains régions. Les Verts d’Europe écologie souhaitent s’affirmer comme la deuxième force à gauche et la troisième au niveau national. Ils sont actuellement crédité de 12% - 13% mais en progression.
Ils sont en situation dans certaines régions de passer devant le candidat socialiste en Alsace par exemple. Ils ne font pas mystère de vouloir mettre fin à l’hégémonie du PS à gauche et peuvent devenir le caillou dans la chaussure du PS de Martine Aubry… sous le regard bienveillant de la majorité. C’est ainsi que contrairement au souhait des socialistes, l’émission « Ushuaïa nature » de Nicolas Hulot n’a pas été déprogrammé de TF1, le 13 mars, veille du scrutin. On sait pourtant que l’émission similaire « Home » avait contribué à renforcer le score d’Europe écologie lors du scrutin des dernières élections européennes.
Quoi qu’il en soit, les Verts ont fait savoir que partout où ils obtiendront un score supérieur à la moitié des voix socialistes au premier tour, on va demander le poste de premier vice-président du conseil régional » assure les proches de la chef de file verte, Cécile Duflot. Les sondages accordant 28% au PS et 14% à Europe écologie, les discussions risquent d’être serrées entre les deux tours, si ces indications se confirment. Les écologistes veulent en finir avec l’« hégémonisme » du PS mais les socialistes de leur côté entendent conserver leurs fiefs pour en faire autant de « contre-pouvoirs » ou de rampe de lancement pour la future présidentielle.
Au PS, une chose est certaine : Martine Aubry qui, il y a un a, était bousculée et contestée est aujourd’hui respectée, estimée et considérée au sein de son propre parti. Elle a gagné ses galons de première secrétaire du PS et de candidate naturelle en 2012, si les conditions lui sont favorables. Un grand chelem – même si la réélection probable de Georges Frêche en Languedoc-Roussillon sera exploitée à son détriment par certains en interne – affirmerait de façon spectaculaire sa position en première ligne qui n’est contestée actuellement ni par Laurent Fabius, ni par Dominique Strauss-Kahn alors que Ségolène Royal en perte de vitesse s’est repliée en Poitou-Charentes.
En tout état de cause, la campagne des régionales aura fourni l’occasion à Martine Aubry d’effectuer un véritable un galop d’essai contre la politique et la personne de Nicolas Sarkozy. Décontractée et sûre d’elle, Martine Aubry n’a pas ménagé ses forces dans cette campagne. Elle va devoir faire preuve de doigté et d’habileté politique dans les discussions pour les accords de deuxième tour du 21 mars qui seront beaucoup plus compliquées qu’à l’UMP qui n’ a plus de partenaires politiques à rallier. De fait,la maire PS de Lille entend faire émerger avec ces régionales « une gauche « solidaire » où chaque sensibilité apporte sa pierre et sait s’ouvrir aux idées des autres » comme elle l’a redit dans un entretien publié le 11 mars par « Libération ».
Les « résistants » du « Front de gauche » …
Ce premier tour des élections régionales va donner par ailleurs des indications précises sur l’état des forces de deux forces traditionnelles de la vie politique française qui ont connu leurs heures de gloire mais sont aujourd’hui en déclin : le parti communiste et le Modem, ex-UDF.
Quatre partis de la gauche radicale dont le parti communiste de Marie-George Buffet et le parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon, ancien sénateur socialiste ont décidé de faire alliance pour ces régionales comme cela avait été le cas aux dernières élections européennes. Ils présentent un front uni dans dix sept régions. Leur objectif affiché : être devant le Modem de François Bayrou et empêcher ainsi une dérive « à l’italienne » du PS pour éviter une alliance « sans fond politique » avec le Modem de François Bayrou. Ségolène Royal à ces régionales de 2010 en Poitou-Charentes et avant elle Martine Aubry pour les municipales à Lille ont passé de telles alliances. Le but que fixé au « Front de gauche » par Jean-Luc Mélenchon au soir de ce premier tour du 14 mars est le de contraindre Martine Aubry à choisir entre « le Modem et l’autre gauche ». S’ils réalisent un score de 6 à 7% ce sera chose faite mais le « Front » est donné par les sondages en perte de vitesse. En tout état de cause, le « Front de gauche » entend représenter la « troisième composante » avec le PS et Europe écologie et prendre ainsi la place laissée vacante par les amis de Jean-Pierre Chevènement qui ont rejoint le PS. Les communistes et leurs alliés cherchent aussi à se placer devant le Nouveau parti anti-capitaliste (NPA) d’Olivier Besancenot en perte de vitesse qui ne devrait pas retrouver les 4,94% obtenus par LCR dans son alliance avec LO au premier tour des régionales de 2004.
… et la survie du Modem
Le Modem de François Bayrou qui présente des listes dans toutes les régions sauf une, espère être en mesure de passer la barre des 5% pour lui permettre de négocier des alliances. En perte de vitesse - l’une des recrues de 2007, l’écologiste Corinne Lepage de Cap 2000 est en train de virer de bord vers Europe écologie et a fait meeting commun avec Dany Cohn-Bendit - le Modem ne peut vraiment jouer son va tout que dans une région, celle de l’Aquitaine où le député Modem des Pyrénées- atlantiques, Jean Lassalle, « pays de François Bayrou, espère bien imposer une « triangulaire » en dépassant la barre des 10%, le 14 mars au soir.
La marge de manœuvre du Modem pour conclure des accords sera faible d’autant que Martine Aubry a placé la barre très haute. « Il nous faut d’abord rassembler la gauche. Si le Modem décide de faire battre la droite partout, dans toutes les régions, et si nous sommes d’accord sur le projet nous pourrons discuter » a-t-elle confié à « Libération » à la veille du scrutin. Ce que François Bayrou entre les deux tours de l’élection présidentielle de 2007 avait refusé avec Ségolène Royal, acceptera-t-il de le faire avec Martine Aubry ? C’est peu probable. Ce ne sont pas ces régionales qui mettront fin à la spectaculaire « traversée du désert » – gaullienne ? – du leader centriste qui avait recueilli, il y a trois ans, plus de 18% des voix des Français au premier tour de la présidentielle de 2007.
L’UMP victime du dernier coup de pied de l’âne FN de Jean-Marie Le Pen
L’impératif premier pour Nicolas Sarkozy lors de ce premier tour des élections régionales devrait être d’éviter de descendre au dessous de la barre des 31, 18% qu’il avait atteint le 22 avril à la présidentielle de 2007. Si l’UMP, le parti présidentiel qui regroupe l’ensemble des forces gouvernementales en passant par le Nouveau centre, les Chasseurs et les amis de Philippe de Villers ne parvient pas au premier tour à faire davantage, cela constituerait sera un revers majeur pour le chef de l’Etat. L’affront serait évité si l’UMP pouvait s’offrir le luxe de virer en tête à l’issue du premier tour en prenant le pas sur le PS. D’où les appels à la mobilisation générale lancé par les dirigeants de l’UMP, ces derniers jours pour dégeler les abstentionnistes potentiels afin de créer une dynamique pour le deuxième tour. Mais force est de reconnaître que la tendance n’est pas vers un « sursaut » pour le deuxième tour.
Il faut rappeler qu’en 2004, la défaite de la droite avait été due en grande partie aux « triangulaires » imposées par le Front national qui avaient favorisé les candidats de la gauche. Le parti de Jean-Marie avait contraint l’UMP a des « triangulaires » suicidaires dans 17 régions (sauf Bretagne Pays-de-la Loire- Limousin, Auvergne et Corse). Cette fois-ci, les frontistes ne devraient être présents au second tour que dans huit régions. Ce serait alors suffisant pour empêcher les rares espoirs de conquêtes de la majorité présidentielle en Franche-Comté ou en Champagne-Ardenne. Cela constituerait Un dernier coup pied de l’âne du leader du FN, Jean-Marie Le Pen qui vient d’effectuer sa dernière campagne électorale en PACA a l’égard celui qui lui a pris une bonne partie de son électorat… sans jamais pouvoir l’accaparer et le conserver.
Nicolas Sarkozy s’apprête à tirer les leçons « nationales » des « régionales » de Un échec patent risque fort de mettre en cause l’autorité du chef de l’Etat pour conduire la dernière partie de son quinquennat. D’ores et déjà, le premier ministre, François Fillon plus populaire que Nicolas Sarkozy est présenté comme le « vice-président » indispensable à la survie de la majorité présidentielle et le président du groupe des députés à l’Assemblée nationale, Jean-François Copé ne fait pas mystère des ses intentions de se présenter en 2017 voire en 2012. Sans parler des coups de boutoirs prévisibles de l’ancien premier ministre chiraquien, Dominique de Villepin qui reste à l’affût.
Un échec patent aux régionales risque fort de mettre en cause l’autorité du chef de l’Etat pour conduire la dernière partie de son quinquennat même si ce dernier laisse entrevoir la possibilité d’une pause dans les réformes. D’ores et déjà, le premier ministre, François Fillon plus populaire que Nicolas Sarkozy, est présenté comme le « vice-président » indispensable à la survie de la majorité présidentielle. Le président du groupe des députés à l’Assemblée nationale, Jean-François Copé ne fait pas mystère des ses intentions de se présenter en 2017 voire en 2012. Sans parler des coups de boutoirs prévisibles de l’ancien premier ministre chiraquien, Dominique de Villepin qui reste à l’affût.
A l’évidence, ce premier tour des régionales et la semaine qui va suivre - marquée par les alliances à gauche et la tentative de sursaut à droite - aura, contrairement à ce que voudraient faire croire les dirigeants de l’UMP et le président de la République lui-même, des conséquences politiques nationales sur la fin du quinquennat. Ne serait-ce que par l’annonce quelque peu prématurée d’une pause « délégiférante » de son action en 2011, curieusement faite par Nicolas Sarkozy lui-même, à la veille du premier tour «- apolitique ? - du 14 mars.

Le directeur de la Lettre Horizons
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