Le
vote électronique sur place ou à distance
Par Denys Pouillard, directeur de l'Observatoire
de la vie politique et parlementaire
"Il
importe de garder à l'esprit que le vote est
l'acte central de la vie civique et qu'il se trouve
entouré d'une symbolique que le recours aux urnes
électroniques pourrait contribuer à banaliser".
Cette réponse ministérielle date de l'année
2000 bien que l'initiative de modifier le code électoral,
en la matière, remonte à 1969
Les pouvoirs publics sont demeurés trop longtemps
frileux, à la pensée qu'un jour la République
devrait remplacer l'un de ses symboles les plus significatifs
- l'isoloir - par une machine électronique, alors
que d'autres pays européens ont institutionnalisé
cette modernité depuis plus de trente ans comme
aux Pays-Bas ou en Belgique.
La démocratie a le droit d'épouser le
progrès à condition naturellement que
les conditions essentielles du secret du vote, du caractère
personnel du choix émis, de la protection contre
les pressions extérieures, de la comparution
personnelle de l'électeur soient sauvegardées.
Mais dans un contexte caractérisé par
la difficulté à composer les bureaux de
vote et à trouver des scrutateurs bénévoles
acceptant de participer au dépouillement, il
devenait urgent de permettre l'achat de machines à
voter par les communes et d'en agréer les modèles
adaptés aux exigences électorales.
En 2004, à l'occasion des élections "régionales"
de mars puis des "européennes" de juin,
un très grand pas a été franchi
puisque, l'on est passé du stade "parallèle"
au mode "substitution".
A cet effet a été rédigé
un règlement technique, qui est la base juridique
de la délivrance de l'agrément des machines
et trois modèles ont été agréés.
Par ailleurs 53 villes de plus de 3 500 habitants avaient
la possibilité de pratiquer le vote électronique,
le 13 juin 2004, dans les conditions normales d'une
consultation électorale dans la totalité
ou dans certains bureaux de vote
mais seulement
18 d'entre elles avaient acheté ou loué
des "machines à voter" : Saint-Malo,
Meylan, Issy-les-Moulineaux, Brest, Bourges, Aulnay-sous-Bois,
Rosny-sous-Bois, Suresnes, Lorient Vandoeuvre-les-Nancy,
Boulogne-Billancourt, Bourg de Péage, Grenoble,
Les Herbiers, Mulhouse, Nice, Questembert, Villeneuve-Loubet
Aucune anomalie n'a été enregistrée,
dans ces villes ; tout au plus peut-on améliorer
l'ergonomie de ces machines, en prévoir l'adaptation
pour les non voyants, revoir les positionnements dans
les bureaux de vote de manière à disposer
d'une signalétique plus rationnelle pour l'électeur,
faciliter l'assimilation du support électronique
à son support visuel présenté dans
les documents de propagande électorale et encourager
la communication municipale auprès des électeurs.
Quant à l'éventualité d'une plus
grande participation électorale par l'attirance
des machines électroniques auprès des
jeunes électeurs, elle n'a pas été
démontrée, loin s'en faut. A défaut
d'augmentation de la participation électorale,
faut-il convenir que le corps électoral âgé
n'a pas été rebuté par l'usage
de ces machines et le recours à l'électronique.
Investissement et rentabilité
des machines à voter
Une machine coûte, en 2004, approximativement
5 000 € HT avec un rapport dégressif en
fonction du volume de la commande ; on peut estimer
le coût réel à 84 000 € pour
une commune disposant d'une vingtaine de bureaux de
vote ; la subvention de l'Etat, versée une seule
fois aux communes volontaires et se dotant d'un parc
partiel ou total est de 800 € par "machine
à voter" et il faut compter une économie
réalisée d'environ 1000 € HT par
bureau de vote et par tour de scrutin.
Ainsi une commune de 20 bureaux de vote amortit son
investissement en quatre scrutins, soit deux élections
à deux tours ; ceux qui ont donc investi en 2004
dans les machines à voter réalisent par
anticipation des huit tours de scrutin de 2007 une appréciable
économie.
La location revient, naturellement, plus chère
puisqu'il faut compter environ 3 000 € HT par machine
mais ce choix correspond plus souvent à une position
d'attente, d'observation et d'analyse en vue d'un achat
plus tardif.
Si le vote électronique pour élire les
sénateurs a été autorisé
à l'occasion des élections de septembre
2004, aucune préfecture n'a jugé bon d'
investir dans des machines utilisables qu'une fois tous
les six ans
pour un corps électoral marginal.
Une évolution qui s'étend aux élections
professionnelles
Le vote électronique est également mis
en oeuvre à titre expérimental pour le
renouvellement des conseil de prud'hommes en 2008 :
l'ordonnance du 24 juin 2004 relative aux mesures de
simplification dans le domaine des élections
prud'homales dispose en son article 9 : "Pour le
prochain renouvellement du mandat des conseillers prud'hommes,
le vote électronique est mis en oeuvre, à
titre expérimental, dans les conditions et selon
les modalités définies par décret
en Conseil d'Etat. Les matériels et logiciels
utilisés devront respecter le secret du vote
et la sincérité du scrutin "
Dans la phase d'expérimentation des systèmes
de vote électronique, la CNIL demandera qu'un
bilan de la mise en oeuvre du dispositif de vote électronique
utilisé soit établi à brève
échéance suivant le déroulement
de l'élection et lui soit adressé.
Le E-Vote par Internet
L'E-Vote est une "correspondance" envoyée
sur un réseau par un électeur qui demeure
distant de son bureau de vote traditionnel (vote à
partir d'un ordinateur personnel)
C'est donc de "messagerie électronique"
- avec toute sa complexité technique et juridique
- qu'il faut parler lorsqu'on aborde le problème
de l'E-vote.
Le vote par Internet ne peut être mis en oeuvre
qu'à l'occasion d'élections pour lesquelles
le vote par correspondance est autorisé..."(réponse
ministérielle au député Francis
Falala JO Q. AN du 18 août 2003)
or le vote
par correspondance pour les élections politiques
a été supprimé par la loi n°
75-1329 du 31 décembre 1975
Toutefois, la loi n° 2003-277 du 28 mars 2003 autorise
le vote par correspondance électronique des Français
établis hors de France pour les élections
au Conseil supérieur des Français de l'étranger
(CSFE), sans supprimer le vote par correspondance traditionnel.
Une première expérimentation a été
organisée aux États-Unis lors du renouvellement
du CSFE le 1er juin 2003. un bilan sera établi
à l'issue de cette expérience. Actuellement,
il apparaît donc prématuré d'envisager
d'étendre la possibilité de vote par correspondance
électronique aux élections présidentielle
ou aux référendums au titre desquels les
Français résidant à l'étranger
peuvent voter dans un centre de vote (depuis la loi
n° 2003-327 du 11 avril 2003, ils ne peuvent plus
voter à l'étranger pour élire les
représentants français au Parlement européen
mais peuvent voter en France ([physiquement ou par procuration]
lors de ce scrutin, s'ils sont inscrits sur une liste
électorale en France)..."(réponse
ministérielle au député Jean-Louis
Dumont JO Q. AN du 28 juillet 2003)
L'obstacle de l'isoloir
Si le Premier ministre s'est prononcé, le 1er
juin 2004, un peu hâtivement sur l'avenir prometteur
du vote/internet à l'occasion de futures élections
politiques (élections européennes de 2009
?), en l'état actuel des technologies, le vote
par Internet ne remplit pas les conditions permettant
son institution, pour des raisons qui tiennent principalement
à l'absence de certitude quant au caractère
" personnel " du choix émis par l'électeur
: l'absence de passage dans un isoloir ne permet notamment
pas de le protéger contre une éventuelle
pression extérieure ; l'émargement ne
peut être, en l'état, réalisé
par le mode de signature électronique, non généralisé
et utilisé sous de multiples réserves.
Un tel dispositif offre en outre des possibilités
de fraude, dans la mesure où il n'implique pas
la comparution personnelle de l'électeur devant
une autorité indépendante, d'où
la possibilité d' avoir recours à ce type
de vote pour faire voter des électeurs fictifs.
Néanmoins de nombreuses consultations se font
déjà par Internet ; les partis politiques
ont été les premiers à recourir
à l'E-vote, depuis quelques années, pour
l'élection de certaines de leurs instances et
plus particulièrement pour l'élection
des premiers dirigeants, sans d'ailleurs que leurs statuts
stipulent des dispositions particulières, à
cet effet...ce qui peut ..un jour attirer l'attention
des tribunaux appelés - certes , encore, rarement
- à se prononcer en matière d'élections
statutaires à caractère militant et politique.
Des expériences en
France et au niveau européen
En décembre 2002, le maire d'Issy-les-Moulineaux,
André Santini organisait l'élection des
représentants des conseils de quartiers par Internet
; des communes comme Brest ou Voisins-le-Bretonneux
se sont prêtées à des expériences,
en consultation parallèle, de vote à distance,
nécessitant des systèmes de "reconnaissance"
de l'électeur, à partir d'une carte à
puce cryptée.
Le projet de l'Union européenne "e.poll"
fédérait autour de France-Télécom
R & D, Siemens Informatique, la région Aquitaine
et deux membres de l'Union - l'Italie et la Pologne.
Environ 8 000 utilisateurs ont été chargés
d'expérimenter à la fois des "bornes
de votation" et des lecteurs d'empreintes digitales
pour les cartes à puce ; d'autres initiatives
privées ou des start up encourageaient les expériences
comme "election.com" et le département
"service public" d'Arthur Andersen, dirigé
à l'époque par l'actuel ministre chargé
de la réforme de l'Etat, Eric Woerth.
Le dispositif prévu
pour les Chambres de commerce et d'industrie
Le vote par correspondance électronique aux
élections des membres des Chambres de commerce
et d'industrie (décret n°2004-576 du 21 juin
2004) et des chambres de métiers (décret
n° 2004 du 27 août 2004)
La commission d'organisation des élections adresse
à tous les électeurs, une circulaire relative
aux modalités d'accès au système
de vote électronique auquel l'électeur
doit se relier pour voter ainsi que, selon des modalités
garantissant leur confidentialité, les instruments
permettant l'expression du vote.
Ces instruments permettent l'authentification de l'électeur
et la vérification de l'unicité de son
vote selon des exigences de sécurité et
des modalités définies par arrêté
du ministre chargé de la tutelle des Chambres
de commerce et d'industrie pris après avis de
la Commission nationale de l'informatique et des libertés.
Pour voter par voie électronique, l'électeur,
après connexion au site internet ou à
tout autre réseau accessible à tous les
électeurs, s'identifie, exprime son vote et le
valide au moyen des instruments d'authentification qui
lui ont été attribués. Il vérifie
l'inscription sécurisée de son vote par
le système de vote électronique. La transmission
du vote et l'émargement de l'électeur
doivent pouvoir faire l'objet d'une date certaine de
réception et d'un accusé de réception
électronique.
Inscriptions et votes, deux
systèmes distincts
Les données relatives aux électeurs inscrits
sur les listes électorales ainsi que celles relatives
à l'expression de leur vote font l'objet, selon
les modalités techniques fixées par arrêté
du ministre chargé de la tutelle des chambres
de commerce et d'industrie pris après avis de
la Commission nationale de l'informatique et des libertés
(CNIL), de traitements automatisés d'information
effectués sur des systèmes informatiques
distincts, dédiés et isolés, respectivement
dénommés " fichier des électeurs
" et " contenu de l'urne électronique
".
Le traitement " fichier des électeurs "
est établi à partir des listes électorales
dressées par la commission d'établissement
des listes électorales. Ce traitement permet
à la commission d'organisation des élections,
d'adresser à chaque électeur les instruments
d'authentification mentionnés à l'article
27 du présent décret, d'identifier les
électeurs ayant pris part au vote électronique
et d'éditer la liste d'émargement. L'émargement
indique l'heure du vote. Les listes d'émargement
doivent être enregistrées sur un support
distinct de celui de l'urne électronique, scellé,
non réinscriptible, rendant son contenu inaltérable
et probant.
Le fichier dénommé " contenu de l'urne
électronique " recense les votes exprimés
par voie électronique. Les données de
ce fichier font l'objet d'un chiffrement et ne doivent
pas comporter de lien permettant l'identification des
électeurs.
Le jour du dépouillement des votes, le président
de la commission d'organisation des élections
imprime la liste d'émargement à partir
du traitement " fichier des électeurs ".
Cette liste constitue la liste d'émargement pour
le vote par correspondance.
Un système verrouillé
mais compliqué
" Le président de la commission et l'un
des assesseurs reçoivent chacun une clé
de dépouillement distincte, selon des modalités
en garantissant la confidentialité, permettant
d'accéder aux données du fichier dénommé
"contenu de l'urne électronique. Le président
reçoit également les éléments
permettant la vérification de l'intégrité
du système de vote électronique.
Après la clôture des opérations
de vote et vérification de l'intégrité
du fichier dénommé "contenu de l'urne
électronique, le président de la commission
d'organisation des élections et l'assesseur mentionné
à l'alinéa précédent procèdent
publiquement au dépouillement.
Les décomptes des voix par candidat doivent apparaître
lisiblement à l'écran et faire l'objet
d'une édition sécurisée afin d'être
portés au procès-verbal de l'élection.
Le système de vote électronique est verrouillé
après le dépouillement de sorte qu'il
soit impossible de reprendre ou de modifier le résultat
après la décision de clôture du
dépouillement prise par la commission.
La commission d'organisation des élections contrôle
que le nombre total de votes exprimés par voie
électronique correspond au nombre de votants
figurant sur la liste d'émargement.
Le nombre total de suffrages exprimés par voie
électronique ainsi que le nombre de voix obtenues
par chaque candidat sont portés au procès-verbal.
Jusqu'à l'expiration des délais de recours
contentieux, les fichiers supports comprenant la copie
des programmes sources et des programmes exécutables,
les matériels de vote, les fichiers d'émargement,
de résultats et de sauvegarde doivent être
conservés sous scellés sous le contrôle
de la commission d'organisation des élections.
La procédure de décompte des votes enregistrés
doit, si nécessaire, pouvoir être exécutée
de nouveau.
A l'expiration des délais de recours, et si aucun
recours n'a été exercé, il est
procédé à la destruction des fichiers
supports sous le contrôle de la commission d'organisation
des élections.
Les modalités d'application de la présente
section et d'expertise du système de vote sont
fixées par arrêté du ministre chargé
de la tutelle des chambres de commerce et d'industrie
pris après avis de la Commission nationale de
l'informatique et des libertés.