La lettre de la décentralisation



 

9 décembre 2009

La désignation des deux euro-députés-« observateurs » français prévus par le traité de Lisbonne
 
Le président de l’Assemblée nationale a indiqué le 8 décembre qu’il entend consulter les députés par un vote pour désigner les deux eurodéputés français qui devront aller siéger à titre d’ « observateurs » au parlement européen.
De fait, la France qui a 72 députés européens en vertu du traité de Nice s’en est vue attribuer 74 par le traité de Lisbonne qui vient d’être ratifié par les vingt sept pays de l’Union européenne. Le Premier ministre a demandé, le 30 novembre au président de l’Assemblée nationale de désigner deux députés : l’un issu de l’opposition et l’autre de la majorité.
Lors de son point de presse hebdomadaire, le 8 décembre,  Bernard Accoyer, président de l’Assemblée nationale en a pris acte en déclarant: « il y aura deux élus : l’un appartenant à la majorité, un autre à l’opposition ».
De son côté, interrogé sur ce vote des députés qui interviendra avant les élections régionales - et dont les modalités restent à définir- le président du groupe du Nouveau centre, François Sauvadet a commenté : « le résultat est connu d’avance : ce sera un député UMP et un autre socialiste !»
Denys Pouillard ne l’entend pas de cette oreille. En faisant ses comptes, il ne soutient pas la thèse des Verts qui estiment qu’un eurodéputé supplémentaire devrait revenir à la liste Europe-Ecologie au titre de l’avantage donné à la formation présentant le plus fort reste.
Chiffres à l’appui, le politologue démontre dans l’article ci-dessous que « la justice et l’équilibre » - d’autres diront la simple équité – voudraient que les deux euro-députés « observateurs »  soient choisis sur les listes du Modem et du…NPA.
Il va jusqu’à dire qu’il s’agit de la part de l’exécutif d’un « coup de Jarnac », proche du « coup d’Etat électoral » pour aller à marche forcée vers le  bipartisme voulu par le chef de l’Etat à travers notamment le nouveau mode de scrutin uninominal majoritaire à un tour prévu à partir de 2014 par la réforme territoriale pour les départements et les régions.
La démonstration de Denys Pouillard se présente comme un réquisitoire impitoyable contre cet arrangement trop simpliste. Il y aurait eu d’autres solutions, reconnaissent d’ailleurs beaucoup de députés au fait de cette question y compris lorsqu’ils appartiennent à  l’actuelle majorité.  
Des noms circulent déjà pour ces deux sièges d’euro-députés « observateurs » notamment parmi ceux qui ont perdu leur circonscription sur le tapis vert du  nouveau découpage des circonscriptions législatives comme Marie-Anne Montchamp ou Pascal Clément à l’UMP et Aurélie Filippetti au PS.  
De son côté, le député UMP Thierry Mariani a proposé le 3 décembre que les deux eurodéputés supplémentaires représentent « les Français de l’étranger » et il compte déposer une proposition de loi visant « à rendre possible l’élection des députés français au Parlement européen par les Français résidant hors de l’Union européenne ».
Gageons que nous serons amenés ici à « Horizons politiques » à revenir sur cette désignation car des recours vont être  sans douté déposés après ce vote apparemment acquis d’avance en faveur des deux principaux partis politiques de notre pays. Mais, il n’est pas certain que le Conseil constitutionnel ait  son mot à dire dans cette affaire ? Qui d’autres alors ?
Voici l’une des questions sur lesquelles Denys Pouillard a promis d’éclairer ceux de nos  internautes dont l’attention aura été retenue par  cette chronique à la fois documentée, rigoureuse, vigoureuse et pour tout dire « citoyenne ».

François Gervais


C’est au NPA et au MODEM que devraient revenir
les deux sièges de députés européens :  
A la place, un « coup de Jarnac » électoral de l’exécutif
en faveur du PS et de l’UMP




par Denys Pouillard,
Directeur de l’Observatoire de la vie politique et parlementaire


 

La lettre du 30 novembre 2009 du Premier ministre au président de l’Assemblée nationale lui intimant l’ordre de « faire procéder dans les plus brefs délais » à la désignation de deux députés-observateurs au Parlement européen mérite quelques explications et éclaircissements. Cette injonction est, au demeurant, une « première » dans l’histoire parlementaire et surtout électorale. Jamais un président de l’Assemblée ne s’était vu dicter par un pouvoir exécutif, sous la forme de gouvernement qu’est la République, une procédure de représentation souveraine, en lieu et place d’un mandat que seul le suffrage universel direct autorise, de par la loi, à exercer.
Le président de l’Assemblée nationale se prête, certes avec peu d’enthousiasme, à accomplir cet acte qui demeurera non seulement un acte de soumission mais aussi un acte d’atteinte au respect du suffrage et de l’expression de la souveraineté du peuple.
Le Premier ministre se défend de tout « coup de Jarnac » ;  néanmoins, après le « fric-frac » qui se prépare pour les élections territoriales de 2014, il s’agit du deuxième « coup de Jarnac » électoral en moins de quatre mois.
Du secrétariat général du gouvernement à quelques juristes-consultes accommodants, les propositions faites au Premier ministre relèvent d’une procédure peu conforme au respect du suffrage et de l’expression de la souveraineté du peuple.
Et pourtant, François Fillon, rappelle que « le Conseil européen des 18 et 19 juin derniers a demandé que ces nouveaux représentants soient issus du suffrage universel direct et désignés conformément aux législations nationales ».

La règle des 5 %  bafouée

Notre législation nationale prévoit, pour les élections européennes, que « les sièges sont répartis, dans chaque circonscription, entre les listes ayant obtenu au moins 5 % des suffrages exprimés à la représentation proportionnelle suivant la règle de la plus forte moyenne ». Chacun sait que cette disposition a toujours été un leurre puisque c’est le quotient électoral qui définit les « bonnes » et les « mauvaises » listes et que l’on peut très bien obtenir 10 % des suffrages exprimés…et ne pas avoir de sièges. En règle générale, les listes ayant obtenu entre 5 et 8 % ne font que participer à la détermination du quotient et ne servent finalement qu’à renforcer en sièges la représentativité des deux ou trois listes arrivées en tête.
Ainsi, en juin 2009, onze listes ayant obtenu plus de 5 % ont été éliminées : quatre dans la circonscription du Massif Central-Centre, deux dans celle du Sud-Ouest, et en Outre-mer, une en Nord-Ouest, Ouest et Est.

A qui redistribuer les deux nouveaux sièges ?

Le système actuel aboutit en effet à des situations ubuesques au niveau national : le « front de gauche » avec 6 % obtient 4 sièges tandis que le NPA avec 6,1 % n’en a aucun et que le FN en obtient 3 en faisant  50 000 voix de plus que la coalition Buffet-Mélenchon ! Sans parler du « rassemblement » de Philippe de Villiers qui obtient 1 siège sans obtenir 5 % des suffrages exprimés au niveau national (4,8 %)
Comment pourrait-on réintroduire un peu de justice électorale tout en respectant la souveraineté des électeurs et en combinant la représentation nationale et la répartition régionale ?
Sans devoir se résoudre à une hypocrite et subtile distinction entre partis de gauche et partis de droite, observons que :
- le NPA a obtenu plus de 5 % dans cinq circonscriptions : 5,80 % dans le Nord-Ouest, 5,65 % dans l’Est, 5,61 % dans le Sud-Ouest, 5,45 % dans le Massif Central-Centre, 5,13 % dans l’Ouest.
- le MODEM a obtenu plus de 8 % dans deux circonscriptions : 9,29% en Outre-mer et 8,14 %  dans le Massif Central-Centre
- le FN entre 5 et 8 % dans deux circonscriptions : 5, 93 % dans le Sud-Ouest et 5,12 % dans le Massif Central-Centre
- Europe-écologie 16,24 %, Outre-mer
- le Front de gauche, 8,07 % dans le Massif Central-Centre.

Dès lors, pour plus de justice et d’équilibre on pourrait retenir ce principe : pour le  premier siège la formation politique qui a obtenu le plus de fois un taux supérieur à 5% des suffrages exprimés puis, pour le second siège à pourvoir, le parti politique présent dans un nombre de circonscriptions immédiatement inférieur et, en cas d’égalité, ayant obtenu un taux moyen supérieur.

Ainsi le NPA d’Olivier Besancenot pouvait espérer un siège, celui vraisemblablement dans le Nord-Ouest
Le MODEM de François Bayrou aurait pu prétendre à un représentant dans le Massif Central-Centre ou Outre-mer.
Par ailleurs, il n’aurait pas été entièrement absurde de faire « glisser » la région Nord-Ouest de 10 à 11 sièges lorsque l’Ile-de-France et le Sud-Est en ont 13, et attribuer 6 sièges à la circonscription du Massif Central-Centre qui n’en a que 5.
Au niveau national, certes le NPA resterait encore sous-évalué par rapport au Front de gauche ; le MODEM ne serait pas exagérément représenté avec sept élus au lieu de six.

Ce procédé aurait eu le mérite de respecter le suffrage universel direct et de ne pas déroger à la loi électorale pour les élections européennes et vraisemblablement de faire « authentifier » l’élection par le Conseil constitutionnel puisqu’il se serait agi de représentants ayant légitimement  concouru aux suffrages. Peut-être par garantie, et en amont de la procédure, aurait-il fallu prendre l’avis du Conseil d’Etat, ou, à titre exceptionnel, celui de la nouvelle commission Guéna qui n’a toutefois pas vocation à ce type de consultation.

Manipulations en tout genre

La solution retenue, hélas, ouvre de nombreuses interrogations sur les manipulations en tout genre que l’exécutif  bâtit, sans contre pouvoir. Au contraire, il se sert de l’un d’entre eux pour faire, en quelque sorte, le « sale travail ».
En désignant deux « députés-observateurs» comme le recommande le Premier ministre dans sa lettre au président de l’Assemblée nationale, voici que l’on crée un nouveau statut, en opposition totale avec la règle du non cumul du mandat européen avec un mandat parlementaire national, même si l’on assure à l’Elysée et à Matignon que ces nouveaux venus ne percevront pas deux indemnités parlementaires et qu’ils ne seront pas autorisés à voter à Strasbourg. A défaut de modifier la règle du non cumul, on appliquerait la loi existante, avec un régime dérogatoire et temporaire jusqu’au vote d’une loi modifiant celle du 7 juillet 1977 sur l’élection des députés européens. Le régime transitoire auquel invite le Premier ministre peut durer un certain temps ! Rien ne l’oblige à précipiter le vote d’une loi avant mai 2012…

Le Premier ministre invite enfin le président de l’Assemblée nationale, « pour éviter toute polémique inutile » dit-il « à retenir des modalités permettant la désignation d’observateurs appartenant l’un à un groupe de la majorité, l’autre à un groupe de l’opposition ». Peu importe les modalités que choisiraient Bernard Accoyer, ces dernières ne seraient qu’enclavées dans un périmètre réduit de la représentativité de la vie politique française : le contrat de confiance serait établi entre le président d’une assemblée parlementaire et des groupes de représentants de la nation issus d’un mode de scrutin uninominal majoritaire à deux tours et donc réducteur du pluralisme politique que sauvegarde par ailleurs la Constitution. En pratiquant de la sorte, le président de l’Assemblée porterait un coup de canif à l’autre « contrat de confiance » que les électeurs ont passé avec leurs représentants dans un scrutin proportionnel à un tour.

Des recours vont être posés mais qui les traitera ?

Bien d’autres questions d’ordre constitutionnel se posent. Si le gouvernement persiste dans cette voie, bien évidemment, le Conseil constitutionnel sera interpellé. Mais le coup est tellement tordu que le Conseil lui-même serait-il compétent pour juger de la désignation - de la nomination, en fait - d’un élu du suffrage universel à un autre mandat électif ?
Alors que le contentieux général sur les élections européennes de juin dernier n’est pas clos (le siège au Sénat de Jean-Luc Mélenchon demeure toujours non pourvu), le gouvernement ouvre un second front en procédant à une opération chirurgicale sans anesthésie puisque le Parlement ne sera appelé à modifier la loi du 7 juillet 1977 sur l’élection des députés européens qu’après la désignation de ces « députés-observateurs ». Il est donc probable que des recours vont être déposés contre la désignation/nomination de ces deux élus, si la procédure suit son cours. Mais quelle juridiction contentieuse se déclarera compétente ?

Après les dérives en matière de nomination des « parlementaires en mission », l’institution des « députés temporaires », celui, aujourd’hui, d’instituer des « députés-observateurs », mijote, aussi, le projet « Langminister ! » d’un ministre franco-allemand (Jack Lang, dit-on) siégeant dans les conseils des ministres des deux pays. Dans ce cas, comme les précédents, la même et diabolique règle du jeu consiste à innover là où il n’y a pas de règles, pas de jurisprudence, où le maquis et la jungle permettent d’imposer la loi du plus fort, où les auteurs prennent des chemins de traverse pour échapper à leurs poursuivants.

Denys Pouillard
Directeur de l’Observatoire de la vie politique et parlementaire

www.vielocale-viepublique.fr

   
 
 

 

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