Les préfets représentants de l’Etat dans les régions et les départements sont-ils des « politiques » ? C’est à ce sujet délicat du renforcement du pouvoir élyséen dans divers domaines – replacé dans l’actualité avec la possible nomination de l’actuel secrétaire adjoint de l’Elysée à la tête de la future deuxième banque française née du rapprochement des Banques Populaires et des Caisses d’Epargne – que traite ici, le politologue, Denys Pouillard.
Il le fait non pas avec des a priori politiciens mais à travers une étude exclusive et passionnante de la sociologie et des parcours politiques et universitaires des 106 préfets territoriaux actuellement en poste au 20 février.
Les internautes qui surfent sur le site horizons-politiques.com (ce dont je les remercie) disposent donc des données et des statistiques de première main pour se forger leur propre appréciation ou jugement.
II - Tous les préfets sont-ils des « politiques » ?
Les dernières déclarations du président de la République, le 24 janvier dernier devant les cadres et militants de l’UMP mettaient en cause la crédibilité, peut-être l’honorabilité, de l’ENA. Les propos étaient suffisamment explicites pour comprendre aussi que les recrutements futurs des représentants de l’Etat dans les départements passeraient par d’autres filières, d’autres motivations, à la discrétion du Gouvernement …et donc - tout le monde l’a compris – du chef de l’Etat ou du secrétaire général de l’Elysée. Un récent décret publié au Journal officiel vient, d’ailleurs, d’élargir les promotions extérieures. Dès lors, et jusqu’en février 2012, à deux mois d’une campagne présidentielle vraisemblablement plus « ouverte » que la précédente, faudra-t-il observer avec plus d’acuité visuelle les parcours de ces préfets choisis par le président de la République…
Accusée ENA… levez-vous !
Le président s’en est pris ouvertement à l’Ecole nationale d’administration mais – outre le fait qu’il n’en est pas issu – demeure. L’état statistique des 106 préfets territoriaux montre bien que, sans attendre des mesures vexatoires contre cette filière de recrutement, le nombre de préfets énarques a fortement diminué depuis une dizaine d’années.
Actuellement ils ne sont plus que 67, en poste territorial. Force est de constater que « l’ouverture » vers l’extérieur s’est pratiquée avant l’arrivée de Nicolas Sarkozy au ministère de l’Intérieur ou à l’Elysée ; Jean-Pierre Chevènement (dont, au demeurant, le cabinet, à l’Intérieur en 1997, comportait traditionnellement des énarques en nombre conséquent, mais dont 40% étaient issus du « troisième concours »), avait nommé des préfets qui n’étaient pas passés par l’ENA.
Les préfets sortis de l’ENA ont un profil, d’ailleurs, non homogène puisque vingt-cinq d’entre eux - un taux important - ont exercé un métier avant de passer le concours d’entrée (voir tableau détaillé).
Trente et un d’entre eux viennent du secteur public et particulièrement des administrations ou professions qui y sont rattachées, quatre des collectivités territoriales (ancien ou nouveau statut) et quatre « classés » divers (élus, fonction de cabinet…)
51 préfets engagés à droite
Les biographies officielles des préfets établies par le ministère de l’intérieur livrent la réponse. Un peu plus de la moitié (56) des préfets territoriaux sont passés par les cabinets ministériels ou de l’Elysée, aux échelons qui assurent le plus de proximité avec un ministre (directeur ou chef de cabinet). A ce titre les anciens conseillers techniques ou chargés de mission sont rares parmi les 106 préfets passé au crible, à l’exception de certains rescapés des ministres Defferre, Joxe ou Chevènement, voire François Mitterrand (ils sont encore douze, anciens membres de cabinets ministériels de gauche, en poste territorial)
Certes la « préfectorale » a toujours servi d’antichambre pour les cabinets ministériels ; on y recherchait un technicien. Mais la particularité de 45 préfets que l’on pourrait, sans hésitation, « classer » comme engagés à droite tient directement au phénomène d’alternance politique. Arrivés en 1986 dans le premier gouvernement de cohabitation, en mobilité tactique et administrative jusqu’en 1993, ils reviennent aussitôt dans l’appareil politique jusqu’en 1997, voire, pour certains, une troisième fois à partir de 2002 ; la même observation compte pour des préfets plus jeunes entre 1988 et 2007.
Si l’on regarde les douze préfets, membres de cabinets au temps de la gauche au pouvoir, quatre seulement sont revenus une seconde fois dans l’action politique.
Au-delà de ces 45 préfets, on peut s’autoriser à en ajouter six autres qui sans avoir parcouru les allées ministérielles ou présidentielles ont exercé des fonctions de direction dont la nomination est essentiellement « politique » (délégués à la ville, sécurité routière etc.)
Les « aller-retour » sont-ils possibles ? Un préfet dont la carrière en cabinet s’est faite à droite en 1986,1987 et 1995 a eu la chance de croiser un député-maire, devenu ministre de l’intérieur qui ne l’a pas « placardisé » en 1997 ; un autre préfet, chef de cabinet d’un ministre de gauche en 1984 finit directeur de cabinet d’un ministre de droite en 2006 ! Le département des Vosges a servi de sas de décontamination dans les deux cas ! Il y a encore une ancienne chef de cabinet et un ancien directeur adjoint de cabinet de l’époque Jospin qui se font « oublier »
Les « écuries » Chirac, Pasqua, Sarkozy
Des 51 préfets, proches du pouvoir, dix-sept, en poste territorial, appartiennent aux « écuries » Chirac, Pasqua et de l’actuel président de la République, avec une particularité . Les carrières de ces préfets croisent dans tous les cas, des lieux de pouvoirs associés aux mandats électoraux de leurs mentors. Elles peuvent, même, s’honorer, au passage, de directions sécuritaires (surveillance du territoire, renseignements généraux, RAID…).
Ainsi cinq préfets connaissent tout autant la ville de Paris, la Corrèze, l’Elysée et pour deux d’entre eux, en prime, Gaston Flosse lorsqu’il était secrétaire d’Etat ! La promotion, en quatre années - ou propulsion - du conseiller chargé du secrétariat de Bernadette Chirac à la préfecture des Yvelines, de la région Poitou-Charentes puis de Lorraine illustre combien l’intérêt particulier se substitue à l’intérêt général, d’autant que des préfets « méritants » - mais, il est vrai, anciens élèves de l’ENA ! - attendaient leur tour…
La casaque des Hauts-de-Seine est hautement représentée dans ce prix du « président de la République ». Charles Pasqua a encore cinq jockeys dont l’un est passé par le conseil général, le groupe Union pour l’Europe des Nations à Strasbourg et le pôle universitaire Léonard de Vinci ! Un autre jockey, fils d’un ancien « baron » du gaullisme est passé directement et sans carrière administrative, du cabinet du ministre et du groupe sénatorial RPR, sans autre formalité, à une préfecture !
Nicolas Sarkozy a placé sept de ses proches collaborateurs du temps où il était ministre de l’intérieur. Un septième n’est autre que l’ancien directeur administratif et financier du RPR puis de l’UMP, ancien trésorier de la campagne de Jacques Chirac, collaborateur de Toubon, Balladur, Stéfanini, de Boishue !
Mais il n’y a pas que Chirac, Pasqua et Sarkozy. L’«écurie » de Villepin aligne encore quatre outsiders tandis que les écuries Debré, Juppé, Raffarin ne totalisent que trois préfets. Quant à l’ancien directeur de cabinet de la ministre actuelle de l’Intérieur… il est comptabilisé sur le contingent du président de la République.
Vers des superpréfets « nomades »
La question naturellement se pose de savoir si cette proportion importante de préfets « engagés » est spécifique à la présidence de Nicolas Sarkozy. Oui, dans la mesure où le pouvoir de nomination n’a jamais échappé depuis 1993 à l’un des trois acteurs principaux (Chirac, Pasqua, Sarkozy), et que la cohabitation de 1997 n’a pas modifié – ou très tardivement - les plans de carrière des titulaires de l’époque.
Quant aux périodes de 1981-1986 et 1988-1993, les ministres de l’intérieur de l’époque n’agissaient qu’en accord avec la toute puissante « association du corps préfectoral » qui veillait à la stabilité administrative des hauts fonctionnaires et ne tolérait que parcimonieusement des excès de « chasse aux sorcières » : il n’y eut pas d’écuries Defferre ou Joxe comme il en fut avec Charles Pasqua et Nicolas Sarkozy.
Les mutations, permutations, effusions, transfusions ne sont pas terminées : 42 préfets sur les 106 en territoire ont 60 ans et plus : vingt-deux d’entre eux seront atteints par la limite d’âge avant février 2012…Une belle occasion de nommer des préfètes au nombre de 11 actuellement.
Mais le bouleversement attendu de la carte administrative et particulièrement celle des préfectures régionales pourrait bien redistribuer les cartes : le « kriegspiel » continue, car de Nantes ou de Rennes, de Rouen ou de Caen, de Besançon ou de Dijon… qui l’emportera ? Des indemnités, des avantages pourraient bien échapper à six ou sept préfets de région, actuellement en poste.
A moins qu’aux 106 préfets des départements, des territoires et collectivités d’outre-mer, s’ajoutent quinze superpréfets, « nomades », chargés plus spécialement de la représentation du chef de l’Etat dans les régions !
Denys Pouillard,
directeur de l’Observatoire de la vie politique et parlementaire
SOCIOLOGIE DES 106 PREFETS TERRITORIAUX
au 20 février 2009
PREFETS : 106
Dont préfètes : 11
AGE
60 ans et plus ( à la retraite en 2012) : 42
50 à 60 ans : 55
40 à 50 ans : 9
DIPLOMES
ENA : 67
dont filière classique (licence ou maîtrise et IEP) : 36
dont filière classique et Des ou Dess, Dea : 19
dont ENA et autre grande école, agrégation, doctorat : 12
Hors ENA : 39
dont ENA scolarité et stage : 3
dont grande école, agrégation, doctorat : 6
dont troisième cycle universitaire : 11
PROFESSIONS ANTERIEURES
Avant l’ENA : 25
dont enseignement : 11
dont ingénieur : 1
dont assistant parlementaire profession libérale et privée : 3
dont service public : 10
Hors ENA : 37
dont enseignement : 2
dont armée : 2
dont police : 4
dont administration préfectorale : 9
dont administrateurs et assimilés, ingénieurs, médecins : 14
dont collectivités territoriales : 4
dont autres fonctions : 4