La lettre de la décentralisation



 

15 novembre 2008


Etude à trois dimensions sur le vote des motions
avant le 75e congrès du PS de Reims

La France socialiste éclatée



par Denys Pouillard,
Directeur de l’Observatoire de la vie politique et parlementaire


 

Le vote du 6 novembre 2008 demeurera dans l’histoire du Parti socialiste comme une blessure profonde, plus dure à supporter que l’épreuve du congrès de Rennes. Que dire de la semaine qui sépare ce vote du congrès de Reims…congrès qui n’a plus qu’une apparence strictement statutaire, et, en rien, d’unité des socialistes ! Cette unité, gravée au congrès d’Alfortville, voici près de quarante ans, a volé en éclat depuis avril 2002
Jamais, la France « socialiste », celle de ses militants, n’a donné un tel visage de morcellement géographique, de diversité et d’éparpillement. François Mitterrand aimait répéter à ses amis, à ses hôtes, à ses protégés dans l’action, que « pour faire de la politique, il fallait connaître sa géographie ». La géographie du parti socialiste se résume, aujourd’hui, à quatre perturbations du sol : les reliefs crayeux et les terrils écologiques de Martine Aubry, les sables mouvants et les volcans de Benoît Hamon, les plaines et plateaux de Bertrand Delanoë et François Hollande ; quant à Marie-Ségolène Royal, les plissements hercyniens lui procurent les émotions des parachutes ascensionnels et des parapentes. Tachetée, cette carte « socialiste » ressemble à la France à la fin des Capétiens.

« Peau de panthère et chlamyde trouée »

-  La maire de Lille, Martine Aubry, a pris possession de deux régions, la Haute Normandie et le Nord-Pas-de-Calais ; elle y ajoute les trois quarts de Champagne-Ardenne, la moitié de la Lorraine, de la Bourgogne et du Centre, et quelques fiefs dans les Pyrénées
- Benoît Hamon organise sa résistance dans les trois quarts de la Basse-Normandie, la moitié de l’Auvergne et de l’Aquitaine et des terres d’asile en Champagne, Lorraine, Picardie, Midi-Pyrénées
- Les « hollandais », seigneurs d’hier, ont établi leurs campements en Bretagne, et en Franche-Comté, dans les trois quarts des Pays de Loire et du Limousin, la moitié de l’Alsace et une partie du Languedoc.
- Enfin les « royalistes » ont transformé en places fortes le Poitou-Charente, , les quatre cinquièmes de Rhône-Alpes et PACA en y ajoutant la moitié du Centre et quelques évêchés en Bourgogne, Picardie, Lorraine, Aquitaine, Basse-Normandie et Languedoc-Roussillon.
Sociologiquement, la gauche bourgeoise reste à l’ouest, la gauche populaire à l’est d’une ligne Cherbourg-Clermont-Ferrand mais il n’y a pas de dominante générationnelle régionale comme aux élections politiques nationales et le phénomène « bobo » n’a pas eu d’effet d’entraînement (est-ce, d’ailleurs la fin d’un mythe).

Médailles d’or et d’argent

Les scores obtenus par chacune des motions méritent quelques observations :
- Marie-Ségolène Royale est arrivée en tête dans 31 départements métropolitains mais dans 13 d’entre eux, Benoît Hamon s’est imposé à la seconde place, preuve d’une opposition réelle à l’ancienne candidate à la présidence de la République. Sa motion est arrivée en seconde position dans 29 autres départements, soit un total de 60 fédérations où la motion E a reçu un accueil indiscutable.
- Bertrand Delanoê totalise à peine moins : 58 fédérations avec 28 en tête (dont 6 « secondes places » à Benoît Hamon) et 30 en seconde position.
- Martine Aubry qui est arrivée première dans 21 départements (3 places d’honneur à Benoît Hamon) et seconde dans 10 autres fédérations totalise moins de départements à implantation significative pour l’avenir de la gauche du parti.
- En effet, Benoît Hamon engrange 16 départements plus 22 fédérations où il se place en deuxième, soit 38 fédérations métropolitaines contre 31 à Martine Aubry)
L’équipe Delanoê-Hollande ne dépasse les 50 % qu’en Corrèze, Haute-Vienne et Corse du Sud (et quatre DOM) alors que 13 départements ont donné une majorité absolue à la motion Royal ; Benoît Hamon est majoritaire dans les Landes et la Creuse ; Martine Aubry dans le Nord, les Pyrénées-Orientales, la Haute Corse et en Seine-Maritime. A ces 9 départements « majoritaires », en métropole, la motion Royal oppose 13 majorités absolues.

Les cornacs

Les personnalités (parlementaires, maires de grandes villes, présidents d’exécutifs territoriaux) ne devaient pas se tromper avant de soutenir ou cosigner telle ou telle motion. En général ils avaient fait le bon choix et les « bases » militantes ont suivi les consignes de vote ; la victoire de « leur » motion, sur leur territoire, est-elle due pour autant à leur participation ? Néanmoins, quelques erreurs d’aiguillage ont conduit les équipages sur des voies secondaires, voire désaffectées. Faisons le point.
Chez Martine Aubry, les appareils du Nord-Pas-de-Calais et de Haute Normandie (Fabius, Mauroy, Lang, Percheron, Loncle Le Vern…)  ont été accompagnés avec succès par Montebourg, Bartolone, Rome, Laignel…
Beaucoup de sénateurs, députés ou présidents d’exécutifs ont, en revanche, été débordés sur leur gauche et ont vu la victoire passer dans le camp Hamon (Balligand, Cazeneuve, Mallot, Beauvais, Martin, Laurence Dumont, Duron, Carcenac, M.L. Marcel…)
Débordés sur la droite ou le centre du parti, de nombreux élus se retrouvent en situation instable : Cathala, Cambadélis, Lebranchu, Le Bris, Gaubert, Lacuey, Boucheron, Bapt, Claeys, Imbert…
Benoît Hamon disposait d’une liste impressionnante de signataires et représentait la gauche de la gauche.
L’Essonne est tombée dans l’escarcelle de la motion E : Jean-Luc Mélenchon avait, pourtant, assuré une seconde place à la motion C ; ce revers local plus que national, lui fait quitter le parti socialiste ! Le benjamin de l’Assemblée nationale, Olivier Dussopt a conduit, aussi à la seconde place, la motion C dans l’Ardèche, derrière la motion Royal ; tout comme Marie-Lyne Reynaud en Charente.
Le sénateur Bernard Angels n’a pas convaincu dans le Val d’Oise ; pas plus que, dans le Nord, Marc Dolez qui quitte aussi le PS.
La victoire sourit aux députés et sénateurs Dufau, Carrere, Peiro, Emmanuelli, Vergnier, Godefroy, Juanico, André Lejeune, Jean Michel.
Certes, les  sénateurs Assouline, Besson, Daudigny, Fichet, Marc, Mermaz et les députées Bousquet, Delaunay, Facon, Gagnaire, Gorce, Iborra, Lebreton, Lesterlin, Vuilque ou les présidents de conseils généraux  Maille et Mareschal n’ont pas vu leurs efforts couronnés pour imposer la motion Royal. Les autres (Collomb, Rebsamen, Guérini, Valls, Queyranne, Dray, Bianco, Terrasse, Filipetti, Miquel, Masseret…) triomphent.
La direction sortante a été battue ; c’est vrai sur le plan national mais lorsqu’on analyse les soutiens apportés par les élus à la motion A, on doit convenir que peu de personnalités se sont éloignées de leur majorité départementale.
Le maire de Tours, Jean Germain, et le président du conseil régional d’Aquitaine Alain Rousset trônaient parmi les sept soutiens majeurs à Bertrand Delanoë. En Indre-et-Loire, la motion A est arrivée quatrième avec seulement 17,89 % et en Aquitaine, seuls les fédérations de Gironde et de Lot-et-Garonne ont suivi le maire de Paris.
Les présidents de groupes parlementaires, Jean-Marc Ayrault et Jean-Pierre Bel et le président de la région Bretagne, Jean-Yves Le Drian ainsi que Pierre Moscovici confirment leurs pouvoirs militants locaux.

Changer le PS, la gauche… la France 
 
« Clarté, courage, créativité », était-il écrit sur la motion de Bertrand Delanoê ! A l’ouverture du congrès, à Reims, il faut, effectivement, aux socialistes du courage ; ils ont tourné le dos à la clarté ; quant à la créativité, les militants l’attendent depuis 2002…et la droite parlementaire, parait-il, également.
« Reconstruire l’espoir à gauche », disait Benoît Hamon. L’enfant terrible du parti vient de prendre du galon et devra affronter, s’il reste rue de Solferino, des quadras plus pressés que lui.
Martine Aubry proposait « Changer à gauche pour changer la France » ; elle n’a pas perdu espoir mais changer la gauche et la France, cela fait beaucoup pour un parti qui n’a pas de colonne vertébrale.
« Fiers d’être socialistes » continue de clamer Ségolène Royal. « Bravitude » ( !) pour certains mais la réalité est présente : la dame est arrivée en tête. Elle dispose sans aucun doute de l’appui des militants et surtout le jour du vote, pour le poste de premier secrétaire, d’un réservoir de voix, important, celui de tous les abstentionnistes du 6 novembre.



 Les résultats des quatre principales motions par départements


   
 
 

 

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