La lettre de la décentralisation



 

30 mars 2008



« Horizons politiques » publie la seconde partie de l’analyse des scrutins municipaux et cantonaux des 9 et 16 mars réalisée par le politologue Denys Pouillard qui présente la nouvelle cartographie électorale française issue de ces scrutins qu’il a étudié comme toujours à la loupe. Il se demande si la gauche n’a pas atteint son point le plus haut de représentation locale mais pointe quelques exceptions, un reflux dans l’Ouest et un tassement dans le Sud-est et le Sud-ouest.
Il faut le suivre de très près, un crayon à la main, dans la description de cette nouvelle carte de France électorale.
Un grand merci à Denys Pouillard qui a réalisé cette étude inédite remarquable quasiment exhaustive …en si peu de temps !

François Gervais


Elections des 9 et 16 mars :
Une cartographie électorale nouvelle



par Denys Pouillard,
Directeur de l’Observatoire de la vie politique et parlementaire


 

La théorie des dominos s’applique à gauche …

La question doit être abordée en observant l’effet d’entraînement que la conquête d’une ville importante induit dans un département. Les exemples sont pertinents
Saint-Etienne entraîne Montbrison, Roanne, Firminy, Saint-Chamond ; Toulouse emmène Saint-Gaudens, Muret et Saint-Lys. Forbach et Thionville « tombent » avec Metz. Dans le Jura, Dôle avec Saint-Claude basculent tout comme Le Teil accompagne Annonay, en Ardèche ; Millau avec Rodez, en Aveyron ; Cognac vote comme Angoulême en Charente ; Ussel et Brive en Corrèze ; Vitry-le-François et Reims dans la Marne ; Nogent-sur-Oise, Noyon et Pont-Saint-Maxence, dans l’Oise ; La Seyne et Brignoles dans le Var ; Carpentras et Apt, dans le Vaucluse. Et dans l’Yonne où toutes les villes principales sont désormais de gauche on peut confirmer « qu’à Auxerre, un homme de Sens, Joigny la bouteille et s’écria Tonnerre…Avallon » !
Avec Rouen et Mont-Saint-Aignan, c’est aussi Yvetot et Dieppe, en Seine-Maritime, qui passent à gauche. Dans l’Ain deux villes de plus de 10 000 habitants et trois villes de 3 500 à 10 000 habitants « tombent » derrière le chef-lieu de département, Bourg-en-Bresse ; dans l’Aisne, c’est Villers-Cotterêts qui suit Soissons ; trois villes de 3 500 à 10 000 habitants passent à gauche en plus de Saintes, en Charente-Maritime ; Bergerac et Montpon, en Dordogne rejoignent Périgueux. Dans le Doubs où l’on disait Besançon menacée, la ville reste à gauche entraîne le basculement de Montbéliard, Sochaux et Béthoncourt. Le département de l’Eure est significatif puisqu’avec Evreux, ce sont Vernon, Les Andelys et Gaillon qui votent aussi à gauche. Lodève où le député-maire sortant, le radical UMP, Robert Lecou est battu, et cinq autres villes « tombent », dans l’Hérault ; en Ille-et-Vilaine, Bruz et Cesson-Sévigné passent à gauche avec six autres petites villes ; Anglet, Oloron-Sainte-Marie, dans les Pyrénées-Atlantiques, changent de camp avec Billère et Orthez

… avec quelques exceptions notables

Certes quelques conquêtes importantes ne sont pas suivies d’effet dévastateur dans leurs départements respectifs et demeurent très limitées : Narbonne, dans l’Aude, Caen dans le Calvados, Valence (à l’exception de Beaumont-les-Valence), dans la Drôme, Strasbourg (sauf Ostwald), dans le Bas-Rhin, Chalon-sur-Saône en Saône-et-Loire ; Bar-le-Duc dans la Meuse, Laval, en Mayenne, Alençon dans l’Orne, Cahors dans le Lot, Mende en Lozère et Blois dans le Loir-et-Cher..

D’autres départements ont peut-être atteint leur seuil maximum : que reste-t-il au parti socialiste à prendre en Loire-Atlantique, dans le Nord, le Pas-de-Calais, en Haute-Garonne, en Isère ? Plus grand-chose !

Reflux dans l’Ouest et pénétration du Centre et de l’Est

Le mouvement enregistré, en 2004 et 2007 de la conquête de l’Ouest par le parti socialiste n’est-il pas en train de connaître une stagnation. En théorie et suivant la dynamique nationale, Saint-Brieuc aurait du redevenir socialiste et la « prise » de Quimper devait produire un effet « boule de neige », sans perdre de villes importantes. C’est pourtant le contraire qui s’est produit en Bretagne : dans le Finistère, certes trois villes de plus de 10 000 habitants et sept communes de 3 500 à 10 000 habitants sont conquises…mais la gauche perd Douarnenez, Concarneau, Landerneau, Quimperlé, Crozon, Morlaix ( la ville de la députée Marylise Lebranchu) et cinq autres communes de plus de 5 000 habitants. Dans les Côtes-d’Armor, match nul avec quatre conquêtes et quatre défaites.
La gauche sauve de justesse ses positions dans le Maine-et-Loire, ne brille pas à Saint-Nazaire ne progresse pas dans la Vienne où elle perd même Châtellerault.
Les victoires étriquées comme Saint-Nazaire ou les « gifles » cinglantes comme à Morlaix et Douarnenez ou Mont-de-Marsan et Agen, les appauvrissements et tarissements en Gironde, révèlent des phénomènes « d’usure » de certains maires socialistes et de management au niveau du renouvellement des « patrons » socialistes locaux.

Le Centre de la France et ses limites territoriales confirment l’encrage à gauche où villes de Dordogne et de Corrèze se joignent à celles d’Auvergne pour constituer un bloc socialiste compact.
L’arrivée de l’union de la gauche en terre de l’Est est patente. D’abord les « deux » Normandie avec Alençon, Evreux et Rouen, la Lorraine avec Metz, et Strasbourg en Alsace mais surtout Reims et Vitry-le-François (Marne), Bourg-en-Bresse (Ain), Dôle et Saint-Claude (Jura), Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire) les cinq villes principales de l’Yonne et même Albertville, en Savoie, passe à gauche.

Tassement et recul dans le Sud-est et le Sud-ouest

En revanche, la gauche ne retrouve plus son élan des « années 80 » dans le sud de Provence-Côte-d’Azur et le couloir rhodanien (Drôme, Haute-Loire, Rhône, Vaucluse, Gard).

SI Bordeaux ne rentrait plus, depuis longtemps, dans les villes gagnables à gauche, le bilan est très médiocre en Gironde où le PS ne se contente que de Coutras. Si Dax, dans les Landes vire à gauche, Mont-de-Marsan passe à droite ; et dans le Lot-et-Garonne, le PS perd Agen.

Les façades sud-Atlantique et est-Méditerranée confirment l’implantation à l’UMP et du centre-droit.

Une vision latérale et non plus verticale de la géographie électorale

- Une France en bandes parallèles et de couleurs politiques alternées

La France coupée en deux verticalement des années 2000 a-t-elle vécue ? D’une part, la France de l’Est, séniorisée, au taux de chômage important, votant à droite et même extrême droite ; d’autre part la France de l’Ouest, plus jeune et concentrée sur les compétitivités économiques.

Le résultat des élections municipales nous livre une vision latérale et non plus verticale de la géographie électorale : même, une France en bandes parallèles et de couleurs politiques alternées
- une large bande du Finistère à la Meuse regroupant les deux façades Manche et Mer du Nord plus rose et rouge.
- une bande continue de l’Alsace à la Vendée où domine l’UMP
- un autre périmètre de gauche, de l’Atlantique à la frontière suisse
- puis un saupoudrage UMP et centriste à l’ouest et à l’est d’un périmètre à dominante socialiste.

La carte des conseils généraux tend également à ce découpage même si Manche, Calvados et Orne ou Cantal, Aveyron et Loire et Lozère perturbent encore, avant le renouvellement des conseils généraux de 2011, l’ordonnancement précité.

- L’abstention profite légèrement à la gauche et le Centre penche à droite

Cette sociologie électorale toute nouvelle rejoint-elle finalement l’évolution naturelle de la déconcentration et de la décentralisation qui en matière de transport, particulièrement, privilégie, à terme, la latéralisation plus que la verticalilité ? Une étude en profondeur des besoins, des modes de vie et des aspirations des Français et la superposition de nombreuses cartes sociétales (santé, éducation, pouvoir d’achat, environnement, emploi etc…) permettrait, sans doute, de donner quelques éléments d’explication au comportement électoral des votants…car une grande inconnue subsiste et laisse planer toujours un doute sur la portée d’une victoire ou les causes d’une défaite : les abstentionnistes.
Si la théorie classique d’une division du taux d’abstention par trois laisse toujours deux partis dominants se partager les deux tiers des non votants, la répartition de ces voix virtuelles n’aurait rien changé à la situation des deux tours de scrutin. Néanmoins l’amplitude du taux d’abstention entre 15,5 et plus de 40 %, en dix mois est comparable à celle entre mai et juin 2007 (présidentielles et législatives) et prédispose à penser qu’une abstention forte apporte encore un léger avantage à l’union de la gauche et que, tant aux législatives qu’aux municipales, il a manqué à la droite les voix du Front national. Quant aux voix centristes, plus de la moitié a rejoint, sans équivoque, la majorité présidentielle et un petit quart la gauche, dans l’esprit « d’arc républicain ».

Denys Pouillard
Directeur de l'Observatoire de la Vie politique et parlementaire

 

 

 

 

 

   
 
 

 

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