« Horizons politiques » va plus loin dans l’analyse des résultats des élections municipales et cantonales de mars 2008 en vous présentant une étude exclusive de Denys Pouillard, Directeur de l’Observatoire de la vie parlementaire sur les résultats concernant les villes de plus de 10 000 habitants, celles qui ont le plus bougé lors des scrutins des 9 et 16 mars derniers alors que nous avions tous les yeux rivés sur les grandes capitales régionales. C’est la France profonde que ce politologue a choisi d’ausculter en présentant cette étude inédite.
Elle sera complétée ultérieurement par la présentation de la nouvelle cartographie électorale et – c’est la marotte de Denys Pouillard – de ses conséquences sur la future composition du Sénat à l’occasion du prochain renouvellement de septembre 2008 qui concernera les élus des départements allant de l’Ain à l’Indre.
Des exclusivités qui méritent de retenir l’attention. A conserver quoi qu’il arrive !
Les scrutins des élections municipales et cantonales révèlent une emprise beaucoup plus importante de la gauche qu’il n’y paraissait au soir du second tour, le 16 mars 2008. Notre étude porte sur les villes de plus de 10 000 habitants et les chefs-lieux de départements. La cartographie électorale présente une répartition des forces de gauche et de droite jamais observée jusqu’alors, même aux plus forts moments des alternances de 1981-1988 ou de 1993-1995. Pour la première fois le total des communes de plus de 3 500 habitants de toute la gauche dépasse celui de la droite (1 400). C’est en regardant les basculements droite/gauche au cœur des villes moyennes et des petites villes, voire des cantons, que l’on comprend mieux l’état de l’opinion et de sa réaction à la mise en œuvre de la politique présidentielle depuis dix mois. Naturellement les exceptions sont toujours identifiables dans les analyses de portée générale. C’est donc à une série d’observations que nous nous livrons avant d’analyser en profondeur, plus tard, des situations locales particulières.
L’état des partis
L’éparpillement du Modem plutôt gauche puis droite
Le Modem, a du faire l’objet d’une ventilation spécifique dans la répartition des voix et des sièges : le ministère de l’intérieur a comptabilisé des listes « gauche-centristes », « centre-modem » et «majorité-centristes », mais l’éparpillement couvre aussi les listes «divers gauche», «majorité» et «divers droite». Pour la métropole, il ne faudrait retenir que, seulement, 1600 sièges pour le Modem, dans les communes de plus de 3500 habitants (scrutin proportionnel) dont une très grande majorité est alliée, en fait, à la droite.
L’électorat Modem a suivi à peu près le mouvement dessiné lors de la présidentielle et des législatives de mai et juin 2007 avec peut-être une nuance importante, un « vote utile » dès le premier tour à gauche pour ce que l’on pourrait distinguer comme l’électorat « centre-gauche ». Les victoires, ou les avances suffisantes, socialistes dans de très grandes villes (Rouen, Caen, Strasbourg, Toulouse) ou des secteurs de Paris, Lyon et même Marseille ont été possibles à ce prix. Au second tour, la recomposition des listes Modem s’est opérée à droite et exceptionnellement à gauche, laissant un électorat désemparé navigant entre le bulletin « nul » et l’abstention, mais plus généralement se portant vers les listes de la majorité.
Au final, le Modem (60 communes) ne conserve qu’une seule grande ville/chef-lieu, Arras, au demeurant gagnée sous l’étiquette « Majorité UMP » !
L’ex gauche plurielle a gagné 112 villes de plus de 10 000 habitants…
Les partis traditionnels de gauche, PS, PC et Verts, ont gagné chacun à leur manière, comptant sur les désistements républicains du second tour, pour ajuster le tir anti Sarkozy. L’opération a réussi au point que le parti communiste a regagné du terrain dès le premier tour à Vierzon et Dieppe, gagné, au second tour, Noisy-le-Sec et maintenu ses bastions à l’exception de certaines villes de la région parisienne concédées au PS (ce qui était attendu à Aubervilliers) et même aux Verts, à Montreuil.
- Les Verts se contentent de cette victoire de Dominique Voynet sur le PC pour effacer la grande déception devant une cure d’amaigrissement spectaculaire sur tout le territoire ; comme pour le Modem, l’électorat « vert » s’est trouvé désemparé, éclaté.
- Le parti socialiste sort victorieux avec près de 900 villes de plus de 3 500 habitants ; c’est le contingent fort de la marée de gauche (1500 villes) qui compte aussi175 villes communistes, 36 radicales de gauche, 14 « verts » et 355 « divers gauche ». Pour la première fois le nombre de conseillers de gauche est égal à celui de droite (autour de 41500) et le PS (14000 conseillers) fait mieux que l’UMP (9000 conseillers)
- L’ex gauche plurielle a ainsi engrangé 112 villes supplémentaires de plus de 10 000 habitants, (évènement rarissime depuis la Libération). A titre d’exemple, pour le prochain renouvellement sénatorial de septembre 2008 qui concernera les départements de l’Ain à l’Indre, la gauche dispose maintenant de 24 chefs-lieux de départements (dont sept capitales régionales) sur trente-six et une quarantaine de villes importantes ; de quoi envisager une progression du seul groupe socialiste sénatorial autour de 110 membres.
Cette gauche, néanmoins, n’a pas connu l’union parfaite ; des dissidents l’ont emporté parfois sur les «officiels » comme à Béthune ou dans le Nord mais cela n’a pas changé la nature politique de la ville.
…mais trente défaites notamment dans le Finistère
Les victoires ne peuvent cacher les défaites : elles sont au nombre de 30 dans les villes de plus de 10000 habitants dont la perte de cinq chefs-lieux de départements ; Calais, reprise par l’UMP aux communistes, Agen, Le Puy-en-Velay, Mont-de-Marsan et Chaumont, aux socialistes et radicaux. D’autres défaites, particulièrement dans le Finistère (Douarnenez, Concarneau, Landerneau, Morlaix, Quimperlé) interpellent.
Les déceptions sont à enregistrer : outre Marseille et Bordeaux, la « reprise » d’Orléans ou de Tarbes était fortement improbable, l’échec à Saint-Brieuc un peu plus surprenant.
Une UMP faussement fédéraliste
L’UMP connaît, finalement, la rançon de son système faussement fédéraliste : l’alliance contrainte de sensibilités disparates mais unies contre la gauche ne paye qu’en cas de « batailles » à enjeu national comme les élections présidentielles ou les législatives. D’ordinaire, plus la proximité se rapproche de l’électeur plus les sensibilités se réveillent et les effets pervers s’en suivent avec les mécontentements locaux de sur ou sous représentation politique. A cette donnée s’est ajouté, en mars 2008, dans l’électorat de droite, l’appréciation comportementaliste - et seulement comportementaliste, sans atteindre l’effet réformiste – du président de la République : un mélange détonnant qui replace, aujourd’hui, les différentes composantes de cette « union populaire » devant un vrai choix de retour à l’orthodoxie autonomiste. L’apparition de candidatures dissidentes, au sein même du parti du Président, relance le débat multiculturel et multisocial qui ne tardera pas, sans doute, à surgir, voire à rendre radicaux laïcs, libéraux ultra, nationaux-populistes, familiaux-intégristes et prieurs-rigoristes reprendre le chemin des écoliers jusqu’en 2012. D’autant que les élections européennes de 2009 et régionales de 2010 offriront déjà de bonnes occasions de se compter grâce au scrutin proportionnel.
Un risque de blocage institutionnel au niveau législatif
Ainsi l’imposante vague rose de 2008 confirme celle de 2004…mais entre temps, il y eut mai 2007 ! Les socialistes et leurs partenaires d’union de la gauche sont-ils donc plus performants dans les territoires qu’au niveau national ? Certainement, et depuis longtemps, puisqu’ils peuvent allier deux concepts qui appartiennent à la culture de gauche : la proximité et le discours négatif ou défensif.
Que faire de cette imposante victoire ? Transformer l’essai, bien sûr, mais où, et quand ? Les élections sénatoriales de septembre 2008 puis celles de septembre 2011 sont les raisons d’une nouvelle cohabitation qui se rapproche entre le palais Bourbon et le palais du Luxembourg. Une cohabitation de blocage institutionnel au niveau législatif entre non plus deux légitimités issues d’un seul mode de souveraineté (suffrage universel direct) mais entre deux types de légitimité (le national direct et le territorial indirect) : un choc que redoute la majorité présidentielle, pas indifférente, dans ce cas, à une réforme de la représentation de la Haute Assemblée. Tout conduit, après l’échec de la droite en mars 2008, à reposer la question fondamentale de la représentation proportionnelle et de la représentativité du « politique » : dans quelle assemblée, pour qui et sur quelle base ?
En attendant - ce qui ne serait pas tarder – deux France s’opposent, celle massive, à gauche, des régions, des départements et des villes avec une part non négligeable d’électeurs indifférents et abstentionnistes…et une autre, incontestablement dominante en mai 2007, visant l’avenir mais zappant, lorsque l’attente est trop longue ou que les dés sont truqués.
Denys Pouillard
Directeur de l'Observatoire de la Vie politique et parlementaire
Prochainement, seconde partie :
Dissidents vainqueurs et la nouvelle cartographie électorale