La lettre de la décentralisation



 

4 mars 2008



Avertissement

Chose promise, chose due. « Horizons politiques » complète le panorama des élections des 9 et 16 mars prochains par une analyse sur les cantonales et les départements en jeu ( voire le précédent article du 3 mars sur les municipales).
Aujourd’hui, le politologue Denys Pouillard prévoit pour la gauche une majorité encore plus confortable qu’actuellement dans les départements. En cas de « vague rose » aux municipales, il prédit même des effets inattendus pour les prochaines sénatoriales de septembre qui aboutiraient in fine à renforcer le rôle pivot des …centristes au sein de la future Haute Assemblée.

A lire absolument.

FG


Elections des 9 et 16 mars :
Départements : vers un pouvoir territorial du PS ?



par Denys Pouillard,
Directeur de l’Observatoire de la vie politique et parlementaire


 

En 2004, deux ans après sa défaite cuisante aux élections présidentielles, la gauche rétablissait un rapport de force avec les partis de droite qui lui aurait laissé espérer une victoire nationale en mai 2007. Cette année là, les élections régionales et cantonales faisaient oublier, ainsi, les « municipales » de 2001 et créaient une situation politique nouvelle : au cœur de la décentralisation en marche - et voulue par le premier ministre, Jean-Pierre Raffarin - la gauche unie s’emparait de toutes les présidences des régions de la France métropolitaine, à l’exception de la Corse et de l’Alsace.
Un second pari était gagné, à son tour : la majorité des présidence de conseils généraux passait sous contrôle de l’opposition. Par voie de conséquence, trois des quatre associations représentatives des élus locaux élisaient un président socialiste : l’association des régions de France, l’association des départements de France et pour mémoire l’association des maires des grandes villes, détenue depuis 2001, seule reStant à la droite, la présidence de l’Association des maires de France (AMF).

Cette conquête des départements n’est pas due au hasard. Si les élections municipales de 2001 avaient bien enregistré une défaillance des socialistes dans certaines grandes villes et villes moyennes de 10 à 30 000 habitants, en revanche elles avaient consacré le « grignotage » de petites villes et chefs-lieux de cantons (un colloque, au Sénat, en juin 2001 en avait apporté la preuve avec la contribution des directeurs des IEP de province et les directeurs de la PQR).
Ce phénomène, peu perceptible au lendemain immédiat des élections, ne fut que peu analysé, voire pas du tout, par les partis politiques dominants. La conséquence directe se traduisit dans le basculement de nombreux cantons renouvelables en mars 2004 et permit, ainsi, au parti socialiste de s’implanter majoritairement et confortablement dans une dizaine de départements supplémentaires.
Au lendemain du scrutin municipal prochain, il faudra donc scruter le comportement électoral dans les villes de ces cantons ; si le vote de 2001 y est confirmé et même amplifié, la gauche peut s’assurer une majorité solide, voire approcher une majorité des deux tiers de l’ensemble des conseils généraux, lors du renouvellement de mars 2011…et ceci, un an avant les « présidentielles » !

Pour l’heure, les cantons renouvelables les 9 et 16 mars sont ceux de 2001 et il ne semble pas, a priori, que le parti socialiste perde la majorité qu’il détient actuellement au sein de l’association des départements de France. Il serait même gagnant, modestement certes. Néanmoins une « balance » positive n’empêche pas des permutations dont certaines pourraient, territorialement, avoir des conséquences géopolitiques hégémoniques.

Etude sur le futur état des forces départemental

On donnerait ainsi, sur la base des cantons de 2001 à renouveler, des élections partielles intervenues depuis 2004 et des cantons de 2004 non renouvelables, une probabilité de voir cinq présidences de départements passer de gauche à droite : Seine-et-Marne, Hautes-Alpes, Cher, Doubs et peut-être l’Oise
La gauche gagnerait, par contre, autant de départements qu’elle en aurait perdu : Somme, Lot-et-Garonne, Allier, Indre-et-Loire et Charente-Maritime.
Le Val d’Oise, en passant de droite à gauche, permettrait, alors, au parti socialiste de s’assurer une petite avance.

La Corrèze et les Deux-Sèvres - deux départements vers lesquels les projecteurs seront dirigés au soir des 9 et 16 mars - peuvent effectivement basculer à gauche, mais de justesse. Si c’était le cas, se confirmerait alors l’effet anti-Sarkozy, perceptible dans tous les sondages, et qui aurait pour conséquence l’inversion de majorité dans la Vienne, la Côte d’Or, l’Eure-et-Loir et peut-être la Loire ; elle conforterait le maintien de la gauche dans les départements menacés de la Drôme, le Territoire de Belfort, le Vaucluse et les Pyrénées-Orientales.
Ainsi une vague rose peut apporter cinq départements supplémentaires au parti socialiste ; mais un « service minimum » du corps électoral, à l’inverse, peut faire gagner à la droite la Drôme, et le Territoire de Belfort.
Reste, le Val-de-Marne qui a peu de chances de rester au parti communiste ; selon l’ampleur de l’anti-sarkozysme, il peut revenir tant à l’UMP qu’au PS. Quant au conseil général de Seine-Saint-Denis, le PS le convoite, quitte à rendre plus difficiles, demain, des accords d’union des gauches pour revenir aux « Affaires »


Une géopolitique nouvelle des départements ?

Alors que de nombreux départements de droite sont aujourd’hui voisins au sein d’une même région ou contigus au sein de deux ou trois régions, au point de constituer des « blocs » de huit à douze départements, il n’en serait plus de même avec une vague rose de forte amplitude qui romprait cette continuité. La nouvelle géopolitique des départements présenterait ainsi :

- des « îlots » de résistance à droite : ainsi Manche, Calvados, Orne, Mayenne, Sarthe, Maine-et-Loire et Vendée constitueraient une dorsale ouest UMP/Centre ; Le Loir-et-Cher (Nouveau Centre) assurerait la liaison avec une transversale UMP du Rhin à la Loire avec le Bas-Rhin, Haut-Rhin, Moselle, Meuse, Vosges, Ardennes, Marne, Haute-Marne, Aube, Yonne, Cher, Loiret et Loir-et-Cher.
- des ruptures entre l’ « îlot » UMP du Centre-sud de la France (Cantal, Aveyron, Lozère, Haute-Loire) et le « contrefort » alpin UMP/DVD ( Rhône, Ain, Jura, Savoie et Haute-Savoie)
- des départements de droite isolés comme les Pyrénées-Atlantiques, le Morbihan, les Yvelines, le Var et les Alpes-Maritimes.

En revanche, cette géographie nouvelle complèterait alors l’homogénéité, à un département près, de certaines régions de gauche comme Poitou-Charentes, Bourgogne, Aquitaine, Picardie, Franche-Comté.

La complémentarité des scrutins majoritaire uninominal et proportionnel (départements et régions) donnerait force à la légitimité du pouvoir local et territorial : un piège néanmoins dans un pays qui n’a pas de structure fédérale et qui opposerait forces politiques d’opposition dans les territoires et majorité présidentielle aux scrutins nationaux. En clair, la gauche serait condamnée à détenir la légitimité de gestion locale, la droite, la légitimité de gouvernance nationale, au point que toute alternance ne serait possible qu’au terme d’un certain cycle. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé entre 1958 et 1981, la gauche et le centre s’éveillant aux municipales de mars 1965, les socialistes investissant les villes en 1971 et 1977 et perdant toutes les élections législatives et présidentielles. Le cycle revenant à partir de 2001 a produit les mêmes effets.

Les retombées des municipales au Sénat

Les sénatoriales de septembre 2008 ne passionnent certains que pour les pronostics engagés sur les candidatures à la présidence du Sénat…
Or les départements renouvelables (Ain à Indre plus le Territoire de Belfort) dans le contexte actuel disposent d’attention particulière. Des renversements de majorité municipale à Marseille, Toulouse ou Caen comme à Chartres, Rodez, Nîmes, Quimper, Saint-Brieuc, Périgueux peuvent changer la donne, particulièrement dans les départements à scrutin proportionnel.
Le PS peut donc dépasser son objectif initial fixé actuellement à cent sénateurs sur 321 sièges. Certes la gauche est encore loin d’atteindre à elle seule la majorité absolue mais l’UMP sait qu’elle ne peut plus assurer de manière monolithique cette majorité et que la mathématique électorale sénatoriale oriente, de fait, ses effectifs à la baisse.
C’est donc, encore une fois, au centre qu’il faut rechercher les alliances.
Les élections municipales n’auront que peu d’incidence sur l’effectif actuel des sénateurs du groupe centriste. C’est donc le groupe centriste qui deviendrait le pivot des futures majorités occasionnelles au Sénat. L’UMP y puisera les réservistes et supplétifs et la gauche y tentera quelques incursions à la recherche de majorités d’idées.

Denys Pouillard
Directeur de l'Observatoire de la Vie politique et parlementaire

 

 

   
 
 

 

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