La lettre de la décentralisation



 

21 décembre 2007

Bilan de l’année 2007 et perspectives politiques

Horizons politiques présente une analyse de la situation politique sept mois après l’élection présidentielle de 2007. Le Centre a-t-il un avenir ? La Gauche émiettée peut-elle se reconstruire ? L’UMP ne risque-t-elle pas de se diviser en «courants» au fil d’un exercice «solitaire» du pouvoir tel que le pratique Nicolas Sarkozy ?
Voici autant de questions auxquelles le politologue Denys Pouillard tente ici d’apporter des réponses. Il porte naturellement l’entière responsabilité de ses analyses et comme toujours, le débat est ouvert sur notre site, à partir de ces réflexions, à tous ceux qui s’intéressent -encore- à la politique !

FG


I - Le Modem de François Bayrou : l’être et le néant



par Denys Pouillard,
Directeur de l’Observatoire de la vie politique et parlementaire


 

Le Centre n’existe pas, seule son ombre hante la vie politique française depuis maintenant près de soixante ans ! Ses origines, sous la IVe République, remontaient au courant démocrate-chrétien et l’existence du MRP, authentique parti de gouvernement et issu de la Résistance, réussit à survivre un peu moins de vingt ans. Les partis de droite, indépendants, modérés et gaullistes, lui reprochant son atlantisme, son européanisme et son goût prononcé pour l’esprit de la « troisième voie » -tant dans le domaine de l’exercice du pouvoir que dans les choix économiques, sociaux et éducatifs-, le prirent en otage. Du moins, ils surent y puiser ce qu’aujourd’hui on nomme les «jeunes pousses» ou les nouveaux talents. Les hommes du Centre survivaient tandis que les militants désertaient et l’électorat s’évanouissait.

Le Centre est à droite

Il y eut bien un Lecanuet, en 1965, et un Poher, en 1969, pour redonner vie à un courant populaire que le scrutin majoritaire de la Vème République empêchait de siéger sur les bancs de l’Assemblée nationale. Seul, le Sénat, par son échantillon représentatif des collectivités locales, approvisionnait, significativement, en élus un parti dont les fins de mois se révélaient toujours de plus en plus douloureuses. Jamais le Centre dont on aurait pu supposer qu’il disposait, dans son antigaullisme militant, autant d’adeptes d’un centre droit que d’un centre gauche, ne fit vibrer l’audace d’une possible entente à gauche. Un espoir naquit avec Pierre Abelin et surtout Jean-Jacques Servan-Schreiber en 1970 dans la formidable aventure des « Réformateurs », précédée d’une « Alternative de progrès » dont les socialistes André Chandernagor et Edgard Pisani et l’ancien leader communiste historique, Auguste Lecoeur furent les intiateurs. Fragile alliance qui rappelait les grandes coalitions socialo-centristes de gestion municipale de mars 1965 à Toulouse, Marseille, Lyon, Rennes, Caen, Nantes, Strasbourg, Lille, Rouen etc.
Aux élections législatives de mars 1973, un électorat « réformateur » envoyait des députés au Palais Bourbon, malgré le « programme commun » de la gauche, en dépit de la « machine » électorale gaulliste et malgré, déjà, les premiers centristes de la « première heure »,ralliés au pompidolisme (Jacques Duhamel, Joseph Fontanet, et Pierre Sudreau).
Sans centre gauche clairement authentifié, le Centre, las de quinze années de « traversée du désert » devenue insupportable particulièrement pour Jean Lecanuet, s’installait définitivement dans la majorité gouvernementale y entraînant les derniers rebelles du parti radical valoisien et même certains égarés du mouvement des radicaux de gauche comme Didier Schuller, Patrice Gassenbach, le sénateur Pierre Brousse et Jean-Pierre Matteï.
Valéry Giscard d’Estaing réussissait en 1974 cette magnifique OPA sur le Centre qui changeait, déjà, de dénomination sociale pour mieux brouiller les cartes : naissait alors l’UDF, conglomérat de groupuscules unifiant d’anciens membres des mouvements comme «Occident» et autres nostalgiques de l’ordre paramilitaire jusqu’au parti radical, ancré pour toujours dans le libéralisme de la mondialisation, en passant par le très digne et conservateur Parti républicain, ex-Républicains indépendants.
Les centristes étaient heureux, ils partageaient le pouvoir et narguaient les prophéties de Malraux. Leurs ministres s’appelaient, Monory, Veil, Méhaignerie, Barrot, etc. Ils négociaient leurs places de manière inversement proportionnelle à la représentation réelle du suffrage universel. Tenus bien au chaud dans une majorité gouvernementale qui craignait leur refroidissement, on ne leur demandait qu’une seule chose : respecter la « solidarité gouvernementale » lorsque celle-ci était au pouvoir, penser à leur réélection lorsque les cohabitations rejetaient ce petit monde dans l’opposition.

L’équation à deux inconnues

Ainsi naquit, grandit et enfin s’envola, l’un des leurs, François Bayrou, le seul qui comprit, en 2002, que la politique n’était plus une équation à une seule inconnue (combien de militants pour avoir des électeurs) mais au moins à deux (combien de militants et combien d’électeurs).
Dans la présidentielle de 2007, Nicolas Sarkozy et François Bayrou ne se sont pas inquiétés des cadres : le premier -qui a gagné- pragmatise et s’affranchit bien des aspirations humaines. Le second en perdant ses cadres élus découvre, sur le tard et à ses dépens, ce qu’est le centrisme : un « existentialisme », aurait dit Sartre ! Il n’y a pas de traîtres, pas de diable, ni de bon Dieu, mais seulement des aspirations existentielles quand elles ne sont pas tout simplement matérielles, sonnantes et trébuchantes !
Incontestablement, François Bayrou avait réuni les deux inconnues de l’équation en mai 2007 et moins réussi en juin, aux élections législatives : militants et électeurs sont des données, aujourd’hui dépourvues de coefficient multiplicateurs et six mois après son échec, François Bayrou, ne retrouve que les militants, sans savoir combien il lui reste-t-il d’électeurs.
Les élections municipales et cantonales de mars prochain n’apporteront, au demeurant, aucune clarté dans les statistiques. Personne ne peut estimer le positionnement réel de l’électorat du Modem dont le militantisme ne penche pas au centre gauche : si cet électorat, au premier tour des élections législatives de juin s’est majoritairement déporté vers les candidats socialistes, au second tour, c’est plus par « antisarkozisme » que pour une adhésion au projet social-démocrate.
Ainsi l’être court après son ombre mais des centristes peuplent toujours nos campagnes. Plus qu’en 1978, plus encore qu’en 2002. La preuve par dix !

La preuve par dix

Gilles de Robien, le premier à avoir quitté le navire dispose de son club « Société en mouvement », suivi de Jean-Louis Bourlanges et de Pierre Albertini, le Nouveau centre est présent au gouvernement avec André Santini et Hervé Morin et Valérie Létard, le parti radical de droite de Jean-Louis Borloo ne quitte pas l’UMP, tout comme François Goulard ou Hervé de Charette et sa « Convention démocrate » ou encore Pierre Méhaignerie et les députés de «Démocrate et populaire». Christian Blanc a son petit cercle, Jean-Marie Cavada a crée l’Alliance des citoyens pour la démocratie».
Christian Saint-Etienne rallie à Paris, la liste UMP de Jean Tibéri. Anne-Marie Comparini n’est plus joignable. Où penchent Jean-Claude Casanova et le général Morillon ? - Sûrement pas au centre gauche ! Quant aux 22 ou 24 sénateurs centristes qui disent avoir adhéré au Modem, 15 d’entre eux - dont le président du groupe, Michel Mercier - ont voté avec l’UMP le budget 2008.
Aujourd’hui, François Bayrou a encore autour de lui, la « fidèle » Marielle de Sarnez, un député, les écologistes Jean-Luc Benhamias et Corinne Lepage, la sénatrice Jacqueline Gourault et, sous réserve, six autres sénateurs qui se sont abstenus lors du vote du budget. C’est peu, mais l’essentiel est dans le financement du Modem qui grâce aux voix des électeurs de juin 2007 permet à son chef de survivre jusqu’en 2012. Le véritable test sera pour lui, d’avoir d’abord la possibilité de construire une liste pour les élections européennes de 2009 et de transformer l’essai… en 2012.

Denys Pouillard
Directeur de l'Observatoire de la Vie politique et parlementaire

 

 

Prochain article : l’émiettement de la Gauche
   
 
 

 

© Horizons Politiques

Retour aux études de Denys Pouillard