Lot de consolation pour l'opposition, en échange
d'une réforme constitutionnelle élargissant
grandement le droit de message du Président de
la République devant le Parlement, la "
proportionnelle " revient dans le débat
des réformes possibles, souhaitables, espérées
ou tout simplement
inapplicables.
" Proportionnelle
"
je t'aime moi non plus !
Credo des partis de gauche durant vingt-cinq ans de
gaullisme, pompidolisme et giscardisme, le scrutin proportionnel
réapparaît, pour la première fois,
en 1983 à l'occasion des élections municipales
; une réforme et un type particulier de scrutin
que le gouvernement de Pierre Mauroy a eu le mérite
de mettre en forme mais qui n'est pas une idée
de la gauche, au pouvoir à l'époque, puisque
Valéry Giscard d'Estaing annonçait lui-même,
à l'occasion d'une conférence de presse,
dès1980, la conception d'un scrutin de type "
proportionnel majoritaire " pour les prochaines
élections locales ; Raymond Barre, premier ministre
de l'époque, prétendit qu'il ne disposait
pas de majorité parlementaire pour faire voter,
avant les élections présidentielles de
1981, cette réforme importante. Ainsi la gauche
reprit, dans les mêmes termes et sans grande imagination
le texte giscardien, au demeurant élaboré,
dans les années 1975, dans un laboratoire de
recherche universitaire, sans lien de parenté
avec la majorité des républicains indépendants
et gaullistes au pouvoir.
Le retour de la " proportionnelle ", après
vingt-cinq ans d'absence dans un mode d'élection,
ouvrait alors, dans l'esprit giscardien, deux perspectives
:
- des actions locales disposant d'une majorité
de gestion et donc l'assurance que la " proportionnelle
" ne réveillerait pas, chez les Français,
les mauvais souvenirs de la IVème République.
- l'apparition d'une représentation minoritaire
et donc la nécessité de l'organisation,
d'abord au niveau local puis au niveau national de l'opposition.
Le premier objectif a été atteint. Le
second s'est évaporé par manque de courage,
de volonté, d'imagination.
Peu importe la paternité de la " proportionnelle
" de 1983, l'essentiel est la justesse de son application
et de son efficacité puisque le même principe
proportionnel " majoritaire " fut retenu d'abord
par la gauche pour le scrutin régional (après
qu'Alain Juppé l'eut suggéré en
1996) et élargi à un second tour, par
le gouvernement Raffarin pour les élections de
2004.
Une dose de
proportionnelle à " instiller "
Par contre, le " statut de l'opposition "
qui devait se décliner logiquement à partir
de l'expérience du scrutin " proportionnel
majoritaire " ne vit jamais le jour ; Raymond Barre
ouvrit le chantier de réflexion, associé
bien évidemment à celui du statut de l'élu
et du non cumul des mandats. C'est la gauche, en 1985,
qui reprit des travaux antérieurs, pour limiter
le cumul des mandats, poursuivant sa démarche,
à l'occasion de son retour au pouvoir en 1997
mais
de statut de l'opposition, toujours pas !
La nostalgie " proportionnelle " crée,
à gauche, une sorte d'entêtement viscéral
que rien ne justifie d'ailleurs sociologiquement, sinon
le besoin d'identifier le vote à un programme
plus qu'à un représentant, en ajoutant
que plus la représentation devient territorialement
élevée (départements, régions,
grandes régions, nation), plus l'enjeu électoral
épouse non plus le programme mais le mouvement
d'humeur.
Ainsi, l'expérience de 1986 d'un scrutin proportionnel
dans le cadre départemental (changement du scrutin
législatif, dénoncé d'ailleurs
par Michel Rocard, ce qui l'amena à démissionner
du gouvernement) conduisit la gauche au désastre.
Des scrutins européens successifs et le scrutin
régional de 2004 traduisirent dans les urnes
le mécontentement de l'opinion et profitèrent
aux listes ou aux coalitions proportionnelles de gauche.
Persuadée que le bon choix demeure toujours
dans la représentation multiple - ce qui, au
demeurant, est un gage de républicanisme - mais
tout en tirant les conséquences de 1986, la gauche
consentait, bon gré mal gré, à
ne plus exiger la " proportionnelle " totale
pour les élections législatives, mais
à la limiter, sous forme homéopathique,
à des " dosages " variables dont on
ne sait jamais, au fil des ans et selon les auteurs,
s'ils s'ajoutent au nombre de sièges existants
ou s'ils s'en retranchent.
La Commission Vedel a critiqué le " mariage
" majoritaire-proportionnel
C'est d'abord la commission Vedel de 1993 qui introduisit
cette idée de 10% de députés élus
à la représentation proportionnelle contre
90% élus au scrutin majoritaire à deux
tours, tout en reconnaissant que le " mariage "
des deux types de scrutin risquait " de cumuler
les inconvénients des deux modes concurrents
".
Mais l'entrée notoire dans le paysage politique,
du FN à l'occasion de la plupart des élections,
ou des écologistes, des chasseurs et de l'extrême
gauche à l'occasion des consultations locales
ou européennes, obligeait la commission à
envisager un dispositif qui respecte les principes de
valeur constitutionnelle tout en restant du domaine
de la loi électorale, sans se figer une fois
pour toutes dans le texte de la loi fondamentale.
A l'idée nouvelle du PS, en 1992, comme à
celle de l'ancien Président de la République,
Valéry Giscard d'Estaing, en 1984, qui consistait
à transposer le régime sénatorial
(" proportionnelle " pour les départements
les plus peuplés et " scrutin majoritaire
" pour les autres), la commission opposait le principe
constitutionnel " d'égalité du citoyen
devant la loi " et renvoyait leurs auteurs à
d'autres recherches. De son côté, Charles
Pasqua ne désespérait point de cette solution
et la recommandait encore à Jacques Chirac après
son élection à la présidence de
la République en 1995.
En septembre 1996, le principe du " dosage ",
reprit de la vigueur lorsque le Premier ministre et
la droite majoritaire, s'inscrivant dans une perspective
de modernisation des institutions (!), et des élections
prévues alors en 1998, mit à l'étude
une réforme du mode d'élection des députés
; Alain Juppé informait les responsables de la
majorité parlementaire de son souhait d'introduire
" une dose de proportionnelle ". Le président
de l'UDF, François Léotard demandait un
referendum tandis que François Bayrou et les
50 députés de Force démocrate s'opposaient
à l'introduction de la " proportionnelle
", lors de journées parlementaires, en valorisant
les mérites du scrutin phare et emblème
de la Vème République !
La cohabitation de 1997 et le repli sur soi de 2002,
rendirent de nouveau à la proportionnelle sa
seconde nature
une âme morte.
Néanmoins la droite se rangeait petit-à-petit,
au principe du dosage. Après les travaux d'un
groupe de réflexion de l'Assemblée nationale
(diligenté par Jean-Louis Debré), le député
UMP Jérôme Chartier se fit le porte-drapeau
de l'introduction limitée de la proportionnelle
dans le mode d'élection des députés
et le président de l'Assemblée nationale
gaullo-chiraquien, à son tour, entreprit cet
effort sublime d'attenter modérément au
système respiratoire de nos institutions
mais
comment faire autrement lorsque, déjà,
la respiration est devenue de plus en plus artificielle.
Et vint
Nicolas Sarkozy
!
La campagne des élections présidentielles
2007 n'a pas manqué de renouveler le débat
institutionnel sans grande importance et sans grand
intérêt, au moins jusqu'à l'élection
du nouveau président ; certes, des tirs d'essai
furent pratiqués avec Brice Hortefeux en ce qui
concerne la " proportionnelle " ou avec François
Fillon et Patrick Devedjian dans une cacophonie organisée
comme si ces feux arrière étaient plus
destinés - une fois encore - à déstabiliser
la gauche et l'obliger à s'engager sur un terrain
miné où, là encore, l'unanimité
des courants est, loin s'en faut, la règle.
Puis la mécanique bien huilée de l'équipe
présidentielle se mit à tourner à
plein régime durant une semaine entière
permettant, d'abord à Epinal, dans le département
du Président du Sénat, Christian Poncelet,
d'évoquer tout ce qui fâchait naguère,
sans complexe : "
au nom de quoi, peut-on
refuser l'introduction d'une dose de proportionnelle
dans l'une de nos assemblées " suivi immédiatement,
à propos de la réforme avortée
de 1969 et de la représentation du Sénat,
de ce " Pourquoi nous interdirions -nous de reprendre
ce débat
d'examiner dans quelles conditions
le Sénat pourrait mieux refléter la diversité
française qui a besoin aujourd'hui d'être
davantage présente dans les institutions de la
République ? Parlons-en "
Dans sa lettre de mission à Edouard Balladur,
datée du 18 juillet 2007, Nicolas Sarkozy invite
le nouveau comité de réflexion et de proposition
sur la modernisation et le rééquilibrage
des institutions à lui faire connaître
son avis " en parallèle des travaux qui
seront entrepris par ailleurs sur le découpage
des circonscriptions
sur l'opportunité d'introduire
une dose de représentation proportionnelle au
niveau national pour les élections législatives
ou sénatoriales
"
A l'Assemblée
la gauche serait perdante
La grogne et la rogne perdurent chez les députés
devant une telle éventualité ; à
droite, la seule requalification des contours des circonscriptions
électorales suffit à inquiéter
plus d'un. A gauche la " proportionnelle "
ne trouve pas le même engouement qu'hier d'autant
que toutes les projections et simulations qui ne reposent
plus, dès lors, sur la sondagie ambiante, mais
bien sur les résultats obtenus aux élections
présidentielle et législatives - soient
deux scrutins très proches aux taux d'abstentions
identiques d'un tour à l'autre mais aux amplitudes
extrêmes d'une élection à l'autre
- montrent que la gauche ne sort pas gagnante d'une
telle épreuve proportionnelle. Pire c'est avec
le scrutin actuel qu'elle résiste le mieux (227
sièges), tandis qu'elle n'obtiendrait qu'environ
140 sièges si était introduite une dose
de 80 députés élus à la
proportionnelle. Elle n'atteindrait pas les 200 députés
dans l'hypothèse d'une représentation
mixte paritaire proportionnelle/majoritaire ou même
lors d'un retour à la proportionnelle départementale
totale.
Ainsi le Sénat demeure la terre expérimentale
idéale pour des ingénieurs en politique
fiction qui veulent donner quelques frissons au confort
et à la tranquillité, d'autant que la
commission Balladur ne compte pas, dans sa majorité,
des défenseurs ardents de la seconde Chambre.
Un panachage
politique de la vie associative
peut être envisagé au Sénat ?
En 1969, lors du référendum perdu par
le général de Gaulle, il s'agissait de
faire entrer quelque 146 sénateurs " représentants
les activités économiques, sociales et
culturelles ", aux côtés de 160 représentants
les collectivités territoriales de la métropole.
Il n'est pas impossible que l'idée germe de faire
représenter au Sénat, sur un modèle
à peu près identique, la vie associative
avec ses diversités politiques, allant des Droits
de l'homme à la représentation des victimes.
Il suffit de jeter un regard vers la réception
élyséenne du 14 juillet pour y trouver
le clin d'il opportun au reflet " de la diversité
française ".
Une idée qui heurterait les " politiques
" mais flatterait le peuple ; une raison supplémentaire
pour rompre encore et séduire toujours. Quant
à la mise en forme, il n'est pas écarté
que la liste des associations représentées
au Conseil national de la vie associative (JO du 24
avril 2007) puisse servir de base représentative,
sujette à des listes tant de droite que de gauche
Les questions en suspens
Le modèle sénatorial actuel ne suffit
pas à considérer l'affaire comme empaquetée
et déjà vendue :
- Tout d'abord le mode d'élection au Sénat
qui a été fixé par une ordonnance
de novembre 1958 n'a jamais été soumis
au Conseil constitutionnel. En conséquence de
quoi, on ne connait pas la réponse du Conseil
à cette question toute simple : est-il constitutionnellement
possible de faire cohabiter deux types de scrutin pour
une seule et même représentation ?
- la décision du Conseil constitutionnel sur
le cohabitation des modes de scrutin
- Si l'on devait retenir une différenciation
entre départements à forte population
et départements à faible représentation
et appliquer aux uns un type de scrutin et aux autres,
un différent, n'y aurait-il pas inégalité
entre les députés de la France urbaine
et les députés de la France rurale et
inégalité entre les électeurs qui
ne s'exprimeraient pas tous de la même manière
? Louis Favoreu soutenait même qu'une telle hypothèse
de travail porterait atteinte au principe " d'indivisibilité
du corps électoral qui s'oppose à toute
différenciation d'ordre territorial au sein de
la République "
- le sort des 577 circonscriptions actuelles
- Au-delà d'une cohabitation éventuelle
de deux types de scrutin, qu'adviendrait-il des 577
circonscriptions actuelles ? L'adjonction de députés
supplémentaires (les " proportionnels "
!) entraînerait-elle une augmentation des sièges
? Dans ce cas, le gouvernement ne pourrait néanmoins
faire l'économie d'une révision d'une
partie de la carte électorale, soit en remodelant
des circonscriptions à l'intérieur de
certains départements, après avoir opéré
un remodelage des cantons, pour respecter l'écart
maximum de 20% entre la population d'une circonscription
législative et la population moyenne des circonscriptions
du département ; soit en procédant à
une réforme plus vaste conduisant à attribuer
deux sièges supplémentaires dans 3 départements
et un siège dans 12 autres, tandis que Paris
perdrait 2 sièges et seize départements,
un siège.
Mais si le curseur du nombre total des députés
devait rester invariablement immobilisé à
577, une dose de " proportionnelle " évaluée
à 70 ou cent députés entraînerait
alors la révision totale de la carte électorale.
- Quelle territorialité adopter pour la représentation
proportionnelle ? Si le département semble exclu,
la région demeure encore un espace trop restreint
(deux ou trois représentants par région)
; faut-il retenir les grandes régions dessinées
pour les élections européennes et attribuer
une dizaine de sièges pour chacune ?
Admettre le corps électoral dans sa totalité
comme pour l'élection présidentielle (avec
les Français établis à l'étranger)
et faire donc abstraction de la notion territoriale
stricte (métropole et collectivités submarines)
?
- Enfin, doit-on envisager le principe du bonus majoritaire
dans cette représentation comme pour les scrutins
proportionnels déjà en vigueur ou considérer
la seule dose de proportionnelle comme bonus pertinent
et donc suffisant à l'effet de majoritaire parlementaire
?
- Quel devrait être le nombre de tours de scrutin
?
- Dernière question déterminante, le nombre
de tours de scrutin.
Une proportionnelle à deux tours implique la
faculté de panacher comme aux élections
municipales et régionales.
Une proportionnelle à un seul tour fausserait
l'équité si le deuxième scrutin
(majoritaire) demeurait à deux tours.
Parallèlement le passage à un seul tour
du scrutin majoritaire uninominal, si cher à
de nombreux députés demeurés conservateurs,
conduirait à une situation de chambre monocolore
tempérée par quelques touches vertes,
rouges et grises, bien disparates dans un univers aujourd'hui
bleu
demain, peut-être, rose.
Denys Pouillard
Directeur de l'Observatoire de la Vie politique et parlementaire
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