Le président de la République a choisi
un mode d'exercice du pouvoir inédit sous la
Vème République : faire tout ce qui n'est
pas strictement interdit par les textes et s'approprier
des fonctions et initiatives dévolues particulièrement
au Premier ministre.
Le général de Gaulle, entre janvier 1959
et 1962, avait " présidentialisé
" le régime, alors que son élection
ne procédait pas encore du suffrage universel
direct. La légitimité de son " droit
de regard " sur les affaires publiques outrepassait
largement le droit constitutionnel d'arbitre ; le règlement
du conflit algérien établi, le rôle
du Premier ministre prit, alors, son envol dans un contexte
particulier. Le paradoxe du gaullisme institutionnel
résidait dans une délégation d'autorité,
comme si l'onction du suffrage universel direct pour
l'élection du Président de la République,
à partir de 1965, permettait au Premier ministre
de s'en imprégner et de vivre pleinement, à
l'exception de quelques " domaines réservés
", la portée de l'article 20 de la Constitution.
Il faut relire, d'ailleurs, le débat à
l'Assemblée nationale du 24 avril 1964 entre
Georges Pompidou et François Mitterrand. Les
deux protagonistes qui ont accompli ce jour là,
chacun, la meilleure prestation, en matière constitutionnelle,
de toute leur carrière passée et future
d'homme d'Etat, ont tracé la ligne de flottaison
du régime politique à venir.
Ou le Président conduit et détermine la
politique de la nation et se substitue au Gouvernement,
en ne laissant au Premier ministre que le rôle
de diriger " l'action du gouvernement ", conformément
à l'article 21 de la Constitution (1)
: ou bien, il s'en tient à la lettre de la Constitution
et respecte pleinement l'article 20 (2)
en attribuant au gouvernement la plénitude de
ses pouvoirs.
Le Président choisit
ses interlocuteurs
L'élection au suffrage universel du Président
de la République, bien évidemment, modifie
la lecture uniquement " arbitrale " du chef
de l'Etat. L'intermède Chirac, de 1995 à
2007 aura mis en évidence les limites de cette
lecture. Ni Georges Pompidou, ni Valéry Giscard
d'Estaing, ni François Mitterrand n'ont cru un
seul instant à la valorisation du rôle
du Premier ministre. Ils ont repris, chacun à
leur manière, la version toutefois " light
" du gaullisme institutionnel.
Tout autre est le " sarkozysme institutionnel "
qui ne retient dans l'action publique que ce qui est
issu de la représentativité et donc susceptible
de recevoir le label " légitimité
".
C'est donc au titre de cette légitimité
que le Président choisit ses interlocuteurs et
construit l'exercice du pouvoir. La présidentialisation
s'inscrit dans cette logique implacable. Il faut donc
comprendre ce qui compte et ce qui disparaît
Ce qui compte et ce qui disparaît
Pour ce qui ne compte plus, on peut classer le parti
majoritaire mais, une fois étendu le concept,
ce sont tous les partis en général et
qui n'ont pas vocation à représenter légalement
le corps électoral, qui passent à la trappe.
Le Premier ministre lui-même dont la légitimité
ne dépend que de sa nomination par le Président
et non d'un processus électoral d'investiture
n'est là que pour appliquer le programme présidentiel,
porté par le suffrage universel direct.
Et pour ce qui compte ? La curiosité du sarkozysme
institutionnel naît de l'effet réseaux,
c'est-à-dire de petites entités légitimes,
représentatives et mobiles et donc responsables
et dévouées : point besoin de s'embarrasser,
hors campagne électorale, d'un parti de 300 000
membres lorsqu'un groupe parlementaire, authentiquement
représentatif, suffit ! Le groupe parlementaire
UMP de l'Assemblée nationale correspond à
cette efficacité et ce droit de s'exprimer au
nom du Président, ce qui fragilise, d'autant,
l'action du Gouvernement
Le Gouvernement à l'abri
des critiques
La réduction du rôle du Gouvernement met
ce dernier à l'abri des critiques et écourte
la communication politique au point de livrer à
l'opinion deux interlocuteurs : le Président
et l'Assemblée, toute l'Assemblée, sa
majorité et son opposition.
Au même titre que le parti majoritaire s'efface
devant son groupe parlementaire, les partis de l'opposition
sont contraints à la même stratégie
; l'enjeu étant la construction, entre représentants
légitimés, d'un statut de l'opposition
qui vraisemblablement reposera, à la mode anglaise,
sur des règles non écrites.
Le Président fait admettre sa " présidentialisation
" sans cris et douleurs ; l'opposition parlementaire
a compris l'enjeu et se met en ordre de bataille car,
elle seule, privée de bouc émissaire,
peut se mettre en situation par rapport au Président.
Quant aux partis politiques, ils sont peut-être
appelés à ne jouer que des rôles
de " machines présidentielles " L'américanisation
du pouvoir politique est en route
et la rupture
" tranquille " n'était qu'un leurre
!
Denys Pouillard
Directeur de l'Observatoire de la Vie politique et parlementaire
(1) Article 21
" Le premier ministre dirige l'action du Gouvernement.
Il est responsable de la Défense Nationale. Il
assure l'exécution des lois. Sous réserve
des dispositions de l'article 13, il exerce le pouvoir
réglementaire et nomme aux emplois civils et
militaires.
Il peut déléguer certains de ses pouvoirs
aux ministres.
Il supplée le cas échéant, le Président
de la République, dans la présidence ds
conseils et comités prévus à l'article
15.
Il peut, à titre exceptionnel, le suppléer
pour la présidence d'un Conseil des ministres
en vertu d'une délégation expresse et
pour un ordre du jour déterminé ".
(2) Article 20
" Le Gouvernement détermine et conduit la
politique de la Nation.
Il dispose de l'administration et de la force armée.
Il est responsable devant le Parlement dans les conditions
et suivant les procédures prévues aux
articles 49 et 50 ".