La lettre de la décentralisation



 
 

 

Note aux lecteurs internautes

" Horizons politiques " accueille le point de vue du politologue Denys Pouillard sur la stratégie du leader centriste François Bayrou qui a été l'une des révélations de la récente élection présidentielle avec le meilleur score jamais obtenu par un candidat du Centre depuis le début de la Ve République. Cet exploit risque toutefois de se traduire par un échec cinglant aux législatives avec la perte plus que probable de son groupe parlementaire au sein de la future Assemblée.
Il nous a semblé utile de présenter cet éclairage sur ce cas singulier de l'un des meilleurs experts de la vie politique française dont vous pourrez retrouver les analyses en direct sur LCI, le lundi 11 juin à 20h30 au lendemain du premier tour.

FG

8 juin 2007

Autopsie d'un Centre et…
gâchis démocratique


par Denys Pouillard,
Directeur de l’Observatoire de la vie politique et parlementaire


 

Au soir du premier tour de l'élection présidentielle, François Bayrou n'a pas réalisé la portée de sa défaite : une défaite, au demeurant très honorable… mais une défaite quand même.
Au soir du premier tour des élections législatives, il comprendra, sans doute, qu'entre le discours tenu au cours du premier trimestre de cette année et le comportement électoral, demeure un large fossé.

L'échec du " ni-ni "

Que disait le député des Pyrénées-Atlantiques à l'apogée des sondages présidentiels ? Le refus des " têtes de gondoles " , l'UMP et le PS et un volumineux caddie dans lequel la social-économie était réputée remplacer l'esprit de la vieille social-démocratie. Le programme séduisait et chahutait, en fin de parcours les lignes du PS, au point, dans la dernière ligne droite, obliger la candidate socialiste à ouvrir les portes du temple. Mieux encore, l'homme battu relevait le col, dans un long débat télévisé que Ségolène Royal lui offrait, entre les deux tours, sur un plateau en zinc, à défaut d'argent.
Presque comparses, pour " un bout de chemin " ensemble, la socialiste ouvrait le chemin de la rénovation et le centriste n'arrivait pas à trouver, vraiment, des divergences avec sa rivale. Ebahis, militants de la gauche et du Centre changeaient l'intitulé de leurs groupes respectifs de riposte en cercle de convergences !.
Et depuis ? Rien, absolument rien du côté de François Bayrou ; aucune allusion à ce dialogue que l'on croyait prometteur pour l'avenir. Aucun signe de rapprochement des idées, aucun acte notoire qui laisserait supposer que la rupture avec l'UMP est devenue réalité. Peut-être même tout le contraire !
Entre deux tours de scrutin, le leader centriste, auréolé par l'invitation magnanime pour une promenade à deux, perd ses principaux lieutenants, voit fondre le groupe des députés qui aurait du constituer le socle de son nouveau mouvement…et surtout observe que ce nouvel électorat passe, en très grande majorité, au second tour, dans le camp Royal.
Ce vote à gauche n'était pas pris en compte par François Bayrou. Il ne l'est toujours pas à la veille du premier tour des élections législatives. Parti avec un électorat de centre droit dans sa besace, il se retrouve en parrain d'un électorat de centre gauche…L'échec est donc, à ce titre, patent ; pour preuve, les vingt-deux députés " félons " dont les circonscriptions ne totalisent qu'à peine la moyenne nationale, en suffrages exprimés, du vote Bayrou, à deux ou trois exceptions près…quand ce n'est pas en dessous de cette moyenne, voire, même pas 12,5 % des inscrits.
Dans ces circonscriptions, l'électorat traditionnel centriste a voté " Sarkozy ", soit dès le premier tour, et de toute manière, s'est transféré spontanément vers ce choix, au second tour. Voter Royal leur était insupportable.
En revanche, dans les très nombreuses circonscriptions, où le vote " Bayrou " a obtenu entre 20 et 26 %, le transfert à gauche se pratique dans une proportion de près de 70 %, sauf en Alsace.
En résumé, François Bayrou invente ou réincarne, sans le savoir, le centre gauche ce qui ne correspond ni à sa philosophie, ni à sa culture politique, ni à ses amitiés ou réseaux et encore moins celles de ses plus proches collaborateurs de l'appareil UDF. François Bayrou est prisonnier, embourbé dans un marais qu'il a créé de toutes pièces.

Pas vu…pas pris

Au lieu de convoquer un congrès extraordinaire ou au moins procéder à une consultation à distance des militants UDF pour changer la raison sociale du fonds de commerce, le président du parti centriste lance le Mouvement démocrate (MoDem) à partir d'un simple conseil national de l'UDF à qui il demande, par motion, le changement de nom. Une procédure simple qui lui permet d'obtenir le 16 mai (JO du 26 mai 2007) une décision de la commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques portant agrément de l'association de financement du Mouvement démocrate.
En bonne logique si l'association de financement existe, il devrait en être de même pour le parti. Mais le parti n'existe pas et d'ailleurs ne pourrait, habilement, ne jamais exister puisqu'il s'agit, tout simplement, d'une substitution de nom. Le seul problème de communication à résoudre est celui des nouveaux militants et des nouvelles adhésions ; 80 000 pré-adhésions, parait-il…Peu importe le nombre, les nouveaux militants s'appellent désormais " démocrates " mais bien inscrits dans l'ancienne structure de l'UDF, avec son ancien encadrement administratif et politique, ses responsables locaux et les élus qui lui sont restés fidèles ; quant aux anciens UDF, un peu désorientés par les nouvelles appellations (PSLE, Nouveau centre, d'un côté, UDF-Modem, de l'autre), ils sont priés de donner leur obole au nouveau Mouvement démocrate. Nous voici donc avec un parti relooké où les " nouveaux ", mandataires de ces électeurs du transfert " Royal " du second tour des " présidentielles " sont en nombre très supérieur aux anciens adhérents et n'ont toujours pas l'occasion de pouvoir s'exprimer. Ceci fait penser aux " petits actionnaires " dans les assemblées générales des sociétés du CAC 40 !
Quand donc, François Bayrou va-t-il convoquer les adhérents du Mouvement démocrate pour organiser les organes de direction politique d'une part et l'administration du mouvement, d'autre part ? L'affaire est urgente d'autant que la substitution de nom entraîne une substitution comptable. Le Mouvement démocrate, par son financement politique basé sur les voix obtenues par les candidats portant l'étiquette " UDF-Mouvement démocrate ", comblera, les finances de feu l'UDF !
Entre les deux tours des élections législatives, François Bayrou serait bien inspiré d'apporter, quel que soit le résultat du premier tour, un début de réponse à l'organisation du MoDem, la désignation de son président, l'entrée des nouveaux militants dans les organes dirigeants. Le parti qui se veut celui de la transparence et de la liberté doit bien cela aux nouveaux électeurs. Des électeurs qui ont sans doute choisi le camp de l'opposition lorsque l'initiateur persiste encore dans le " ni ni ".

L'embrouille sur les étiquettes

La confusion perdure dans les professions de foi : une trentaine de candidats dont les noms apparaissent dans les listes officielles rendues publiques par l'UDF " canal historique " ne sont pas estampillés, en préfecture, sous le nom d'UDF-Mouvement Démocrate ". On trouve ainsi dans la 11e circonscription des Hauts-de-Seine " UDF majorité présidentielle " ou " DVD " pour François Pelletant dans la 4e circonscription de l'Essonne ; ailleurs ce sont d'autres " majorité présidentielle " ou des " sans étiquette " comme dans la 1ère du Calvados ou la troisième de la Vienne et même un " Debout la République " - mouvement du député UMP Dupont-Aignan - dans la 1ère circonscription du Tarn. Dans les Yvelines, la Haute-Garonne, particulièrement la Marne où le député Charles de Courson a rejoint le président de la République, l'Union pour la démocratie française " est privilégiée dans les 5 circonscriptions, tout comme la 1ère circonscription de la Savoie ou la 3ème de la Sarthe.
Ainsi pour ne pas contrarier des implantations locales de la majorité présidentielle, l'atténuation de l'appartenance politique de ces candidats permet -elle de diminuer le risque de dispersion des voix au second tour.


Pas de candidats UDF-MoDem dans 31 circonscriptions

Autre cas de figure beaucoup plus significatif, celui de l'absence de candidats " Modem " dans les 31 circonscriptions suivantes !

Circonscriptions Députés sortants  
Alpes-Maritimes 3 Salles UDF
Alpes-Maritimes 9 Tabarot UMP
Aube 10 Baroin UMP
Calvados 2 Thomas UDF
Calvados 3 Leteurtre PSLE
Côte d'Or 21 Sauvadet PSLE
Côte d'Armor 1 Bousquet PS
Eure-et-Loir 4 Vigier PSLE
Loir-et-Cher 1 Perruchot PSLE
Loir-et-Cher 3 Leroy PSLE
Lot-et-Garonne 1 Dionis-du-Sejour UDF
Lot-et-Garonne 2 Diffenbacher UMP
Lot-et-Garonne 3 Bruguière UMP
Marne 4 de Courson UDF
Morbihan 56 Goulard UMP
Nord 7 Vercamer maj. présidentielle
Nord 21 Borloo UMP-Rad
Pas-de-Calais 1  
Pas-de-Calais 8  
Haute-Savoie 1 Accoyer UMP
Haute-Savoie 2 Bosson maj. présidentielle
Seine-Maritime 2 Houbron PSLE
Tarn 3 Folliot PSLE
Vendée 1 Preel UMP-UDF
Vienne 4 Abelin PSLE

ou une absence de candidature qui revient à soutenir un adversaire :

Seine-Saint-Denis 8 Pernès PSLE
Seine-Saint-Denis 10 Dallier DVD
Seine-Saint-Denis 13 Elisabeth Demuynk UMP
Val-de-Marne 4 Bénisti UMP

 

Une erreur de stratégie

François Bayrou se trompe donc de stratégie : un cas d'espèce - celui de Paris - sera, vraisemblablement, au centre de l'échec de tout " bout de chemin " avec le parti socialiste, demain en " rénovation ". Mais le cas de Paris - et d'une ou deux autres circonscriptions - sera peut-être déterminant pour les électeurs du MoDem et des nouveaux militants : le besoin de clarification d'un nouveau pôle de " centre gauche " dans l'opposition et non dans la majorité présidentielle.

Revenir sur la " ligne " de l' élection présidentielle conduit l'UDF relookée à se priver de douze ou treize circonscriptions gagnables sous le label de " candidature républicaine ". Par la même règle mathématique, échappent au PS, une dizaine de circonscriptions fragiles et une autre dizaine de circonscriptions à prendre. L'entêtement irrationnel, celui de l'ambition parisienne, mène aussi le parti à entrevoir l'inexistence parlementaire ou presque. Plus grave, l'irresponsabilité, au travers de triangulaires voulues par des francs-tireurs, conduirait à étendre, encore plus, l'emprise majoritaire.
Quelle satisfaction pourrait en tirer François Bayrou ? L'orgueil de ne pas avoir cédé sur les alliances d'appareils ! Sans doute, mais il aura perdu sur l'essentiel, c'est-à-dire : ne plus s'assimiler aux représentants de la droite libérale.
La cohérence voudrait que les rares rescapés, ces candidats authentiques qui croyaient au renouvellement de la vie politique, s'organisent dès le lendemain de ces élections, pour vitaliser le Mouvement mais le film est à refaire…et au parti socialiste de récupérer les miettes, s'il en reste encore au soir du 10 juin. La rénovation pouvait se faire à deux…elle se fera en célibataire.

   
 
 

 

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